Une sainteté qui aime le monde

Le 15 juin dernier, à Zurich, 350 personnes ont assisté au congrès sur le message du bienheureux Josémaria, fondateur de l’Opus Dei, organisé à l’occasion du centenaire de sa naissance. Nous vous proposons un long résumé des différents thèmes qui y ont été développés.

Le professeur de philosophie Martin Rhonheimer a défendu la thèse selon laquelle Josémaria Escriva a comblé le fossé qui séparait foi chrétienne et existence ordinaire, et a ainsi apporté une importante contribution dans le domaine de l’œcuménisme. D’après Martin Rhonheimer, la redécouverte de l’importance de la vie ordinaire pour l’idéal chrétien de sainteté dépasse à la fois la conception catholique et la conception protestante (calviniste‑piétiste) du monde. Depuis le Moyen‑Âge, le catholicisme a compris le monde comme étant à l’opposé de la sainteté. C’est la raison pour laquelle il a réservé la perfection chrétienne à la vie religieuse : la sainteté signifiait renoncement au monde, fuite du monde. Mgr Escriva proclamait quant à lui l’affirmation, et même « l’amour passionné » du monde : le monde est bon, puisqu’il est sorti des mains de Dieu. On peut trouver Dieu partout, et justement aussi dans le travail quotidien, dans l’apparente monotonie de « l’ordinaire ».

Dans un certain sens, le protestantisme a lui aussi fait une telle découverte du monde. Pour le puritanisme en particulier, « même l’occupation la plus commune était une vocation et était considérée comme sanctifiée, du moment qu’elle était accomplie en conformité avec la loi de Dieu ». Cette éthique du travail, en dernier ressort, ne consistait pas en la sanctification ou en la Rédemption du monde : « Ce n’est pas le monde qui est racheté, mais seulement la personne individuelle, dans la mesure où elle est en fin de compte libérée du monde ». Il s’agissait dans un certain sens « d’une forme sécularisée de l’idéal ascétique monastique », dans laquelle l’unité entre l’éthique du travail et la motivation religieuse était brisée. Pour Mgr Escriva, en revanche, l’homme, par son travail, prend part au travail de création de Dieu. Salut du monde et glorification de Dieu recouvrent en fait une même réalité. En outre, le salut du monde et le salut de l’homme sont inséparablement unis. Le véritable amour de Dieu n’est donc pas pour Escriva un « dépassement », ou un « mépris » du monde, mais une manière bien concrète d’aimer le monde, d’entrer dans le monde « d’une nouvelle manière, c’est‑à‑dire à la manière du Christ ».

En paroles et en actes en faveur de l’égalité de la femme

Mme Eisenring, enseignante à l’université, a rappelé que Mgr Escriva plaidait pour que toutes les professions soient ouvertes à la femme, et ce à une époque où la société était encore étrangère à cette idée, dans la théorie comme dans la pratique. Il s’appuyait sur des « raisons théologiques claires ». Et il ne s’en est pas tenu à des explications : il a promu dans le monde entier des initiatives permettant aux femmes de prendre effectivement des responsabilités dans la société. Mgr Escriva ne comprenait pas l’égalité comme une simple imitation de comportements typiquement masculins. Il considérait bien plutôt que la femme est « appelée à apporter à la famille, à la société et à l’Église quelque chose qui lui est propre et qu’elle seule est en mesure de donner ». Le Dr. Eisenring a rappelé que cela est précisément valable pour la famille. Le temps consacré à la famille sert aussi au développement harmonieux de la personnalité.

Professeur Eisenring.

Mgr Escriva a aussi défendu l’égalité des femmes dans l’Église. Dans l’Opus Dei, il leur a attribué sur tous les plans la même position qu’aux hommes, non seulement dans le domaine de l’organisation, mais aussi dans le domaine spirituel et dans la formation philosophique et théologique. Il acceptait l’enseignement confirmé par le Concile selon lequel la prêtrise est réservée aux hommes ; mais en même temps il a toujours voulu que les prêtres se limitent à leur fonction de proclamer la parole de Dieu et d’administrer les sacrements. Dans l’Opus Dei, les prêtres sont subordonnés aux instances de direction, aussi à celles qui sont composées de femmes. « Cela explique aussi pourquoi, dans l’Opus Dei, les femmes n’ont jamais été hostiles aux normes ecclésiastiques concernant l’ordination sacerdotale. Dans l’Opus Dei, chacun suit sa vocation, et la vocation des femmes n’est en rien inférieure à celle des hommes, ni à celle des prêtres ».

Une nouvelle manière d’envisager la collaboration entre prêtres et laïcs

Mgr Küng, l’évêque de Feldkirch, qui fut il y a quelques années vicaire régional de l’Opus Dei en Autriche, a connu personnellement Mgr Escriva. Dans son exposé, il a commencé par déplorer le fait que la vocation universelle à la perfection chrétienne — un des enseignements centraux du deuxième concile du Vatican — ait été peu prise en considération jusqu’à présent. L’Opus Dei a une grande expérience dans ce domaine et peut rendre cet enseignement fécond pour toute l’Église. Et de fait, la collaboration entre prêtres et laïcs dans l’Opus Dei est vraiment révolutionnaire : « Les prêtres et les laïcs sont sur le même niveau ; les prêtres proviennent d’ordinaire des fidèles laïcs ; ils n’ont aucun privilège, et d’ordinaire, mis à part un petit nombre d’exceptions, n’ont aucune charge de direction ». D’après Mgr Escriva, les prêtres, tous comme les autres, doivent se laisser aider, et doivent « plus que les autres être disposés à servir ».

La profession et la famille comme lieu de sanctification

Le financier Laszlo Gömöri a rapporté l’expérience qui l’a conduit à la foi dans l’exercice de sa profession. À l’âge de 16 ans, il fut choqué par la misère indicible des pauvres de Calcutta, ce qui, contrairement à nombre de ses collègues, l’incita à continuer à aller à la messe le dimanche. Plus tard, à Boston, il fut très surpris de rencontrer de nombreux professionnels ordinaires qui assistait à la messe en semaine avant d’aller au travail. De retour en Suisse, il entra en contact avec l’Opus Dei, qui donna à sa vie la perspective religieuse qu’il cherchait depuis longtemps. Il apprit alors que, pour vivre une véritable vie chrétienne, il ne devait quitter ni le monde en général, ni le monde des finances en particulier. Car, comme le disait Josémaria Escriva, jour après jour Dieu nous attend « dans le champ infini du travail humain ». Cette découverte donna à ses relations professionnelles et à sa vie de famille une dimension entièrement nouvelle.

Franziska Voirol a parlé de sa vie de mère d’une famille nombreuse. Son bonheur familial s’est non seulement accru, mais « multiplié » à l’arrivée de chacun de ses enfants, et ce bonheur, elle et son mari le doivent à la rencontre avec l’esprit du fondateur de l’Opus Dei : « Sans lui nous n’aurions pas de foi, nous ne nous serions pas mariés et nous n’aurions pas eu d’enfants ». Ce fut pour elle une expérience fondamentale d’apprendre que la famille est le lieu de sa sanctification : il est très facile de se sentir partout irremplaçable, sauf là où on l’est de fait : la famille. Mme Voirol a ensuite montré comment dans une grande famille se développe une ambiance de solidarité et de sobriété à l’opposé de notre société de consommation : on se contente des vieux pantalons pour aller faire du patinage à roulette, on peut renoncer pour une fois au dernier cri de la mode, on skie moins longtemps pour passer son forfait à un autre, etc. Pour conclure, Franziska Voirol a exprimé sa reconnaissance pour la formation que lui prodigue l’Opus Dei et qui lui permet de « recharger les batteries ».

Initiatives sociales dans le monde entier

Le programme du Congrès proposait pour terminer la projection du film « Semeurs de paix, semeurs de joie » du réalisateur français Philippe Riberre. Y sont présentées trois œuvres sociales inspirées par l’esprit du bienheureux Josémaria : l’Institut de promotion de la femme CADI dans le quartier Santa María à Montevido, le Rosedale Achievement Center dans le quartier du Bronx à New York, ainsi que Monkolé, un hôpital de Kinshasa.

Au terme de la journée une messe solennelle a été célébrée en l’église Saint‑Pierre et Saint‑Paul. Dans son homélie, l'abbé Peter Rutz a commenté une devise du bienheureux Escriva, reprise de Saint Paul : « tout coopère au bien ». Malgré toutes les difficultés et contrariétés, le bienheureux Josémaria a connu l'expérience de Saint Pierre suite à la pêche miraculeuse : face à la surprenante expansion de l'Opus Dei, il s'est senti tout petit, tel un « instrument inepte et sourd », un « pécheur, qui aime Dieu par‑dessus tout ».