Relativisme, vérité et foi

Une étude de Mgr Angel Rodriguez Luño, professeur de théologie morale à l'Université Pontificale de la Sainte Croix. L'occasion nous est offerte de réfléchir sur l'un des aspects de notre foi.

Etude

1. La foi chrétienne face au défi du relativisme

Les présentes réflexions ont pour point de départ l'enseignement de Benoît XVI, sans prétendre pour autant faire un exposé complet de sa pensée. A diverses reprises et dans des formulations variées, Benoît XVI a fait part de sa conviction que le relativisme est devenu le problème central que la foi chrétienne doit affronter de nos jours. Certains moyens de communication sociale ont interprété ces mots comme ne portant que sur le domaine de la morale, comme s'ils voulaient qualifier de la façon la plus dure possible tous ceux qui n'acceptent pas un point concret de l'enseignement moral de l'Église catholique. Cette interprétation n'est pas correcte, car le relativisme est un problème beaucoup plus profond et général, qui se manifeste d'abord dans le domaine philosophique et religieux, et qui a trait à une attitude intentionnelle profonde que la conscience contemporaine, croyante ou non croyante, assume facilement par rapport à la vérité.

La référence à l'attitude profonde de la conscience face à la vérité distingue le relativisme de l'erreur. L'erreur est compatible avec une attitude adéquate de la conscience personnelle par rapport à la vérité. Celui qui affirme, par exemple, que l'Église n'a pas été fondée par Jésus-Christ, l'affirme parce qu'il pense (à tort) que telle est la vérité et que la thèse opposée est fausse. Celui qui fait une affirmation de ce genre pense qu'il est possible de parvenir à la vérité. Ceux qui l'atteignent, dans la mesure où ils l'atteignent, ont raison, et ceux qui soutiennent l'affirmation contraire se trompent.

En revanche, la philosophie relativiste dit qu'il faut se résigner au fait que les réalités divines et celles qui ont trait au sens profond de la vie humaine, personnelle et sociale, sont substantiellement inaccessibles, et qu'il n'existe pas de voie unique pour s'en approcher. Chaque époque, chaque culture et chaque religion ont utilisé divers concepts, images, symboles, métaphores, visions, etc. pour les exprimer. Ces formes culturelles peuvent certes s'opposer, mais par rapport aux objets dont elles s'occupent elles auraient toutes la même valeur. Il s'agirait de différentes façons, culturellement et historiquement limitées, d'évoquer de manière très imparfaite des réalités que l'on ne peut pas connaître. En définitive, aucun des systèmes conceptuels religieux n'aurait sous aucun rapport de valeur absolue de vérité. Tous seraient relatifs au moment historique et au contexte culturel, d'où leur diversité et même leur opposition. Mais à l'intérieur de ce relativisme, ils auraient tous même valeur en tant que voies diverses et complémentaires pour s'approcher d'une même réalité qui demeure substantiellement cachée.

Dans un livre publié avant son élection comme Pontife romain, Benoît XVI se référait à une parabole bouddhiste. Un roi de l'Inde du nord a rassemblé un bon nombre d'aveugles qui ignoraient ce qu'est un éléphant. A certains on leur fit toucher la tête, en leur disant : « Ceci est un éléphant. » L'on fit de même avec les autres, tandis qu'on les faisait toucher la trompe, les oreilles, les pattes ou les poils de la queue de l'éléphant. Puis le souverain demanda aux aveugles ce qu'est un éléphant, et chacun donna une explication différente selon la partie de l'éléphant qu'on lui avait permis de toucher. Les aveugles se mirent à discuter, et la conversation devint violente au point de terminer par une bataille à coups de poing, qui a constitué le divertissement que le roi désirait.

Ce conte est particulièrement utile pour illustrer l'idée relativiste de la condition humaine. Nous serions des aveugles qui courent le danger d'absolutiser une connaissance partielle et inadéquate, inconscientes de notre limitation intrinsèque (motivation théorique du relativisme). Quand nous succombons à cette tentation, nous adoptons un comportement violent et irrespectueux, incompatible avec la dignité humaine (motivation éthique du relativisme). Il serait logique d'accepter le caractère relatif de nos idées, non seulement parce que cela correspond à la nature de notre pauvre connaissance, mais aussi en vertu de l'impératif éthique de la tolérance, du dialogue et du respect réciproque. La philosophie relativiste se présente elle-même comme le présupposé nécessaire de la démocratie, du respect et de la convivialité. Mais cette philosophie ne semble pas se rendre compte que le relativisme permet l'abus et la dérision de celui qui détient le pouvoir : dans le conte, le roi qui veut se distraire aux dépends des pauvres aveugles ; dans la société actuelle, ceux qui promeuvent leurs propres intérêts financiers, idéologiques, de pouvoir politique, etc. aux dépends des autres, moyennant une manipulation habile et sans scrupule de l'opinion publique et des autres ressorts du pouvoir.

Qu'est-ce que tout cela a à voir avec la foi chrétienne ? Beaucoup. Car il est essentiel pour le christianisme de se présenter comme religio vera, comme la vraie religion. La foi chrétienne agit sur le plan de la vérité, et ce plan est son espace vital minimum. La religion chrétienne n'est pas un mythe, ni un ensemble de rites utiles pour la vie sociale et politique, ni un principe inspirateur de bons sentiments privés, ni une agence éthique de coopération internationale. La foi chrétienne avant tout nous communique la vérité au sujet de Dieu, bien que de façon non exhaustive, et la vérité au sujet de l'homme et du sens de sa vie. La foi chrétienne est incompatible avec la logique du « comme si ». Elle ne se ramène pas à nous dire que nous devons nous comporter « comme si » Dieu nous avait créés et, par suite, « comme si » tous les hommes étaient frères, mais elle affirme, en prétendant à la vérité, que Dieu a créé le ciel et la terre, et que nous sommes tous pareillement enfants de Dieu. Elle nous dit en outre que le Christ est la révélation pleine et définitive de Dieu, « resplendissement de sa gloire, effigie se sa substance », unique médiateur entre Dieu et les hommes, et elle ne peut donc pas admettre que le Christ ne soit que le visage sous lequel Dieu se présente aux Européens.

Il faut peut-être préciser que la convivialité et le dialogue serein avec ceux qui n'ont pas la foi ou avec ceux qui soutiennent d'autres doctrines ne s'oppose pas au christianisme ; c'est le contraire qui est vrai. Ce qui est incompatible avec la foi chrétienne, c'est l'idée que le christianisme, les autres religions monothéistes ou non monothéistes, les mystiques orientales monistes, l'athéisme, etc., sont également vrais, car ce sont diverses façons culturellement et historiquement limitées de parler d'une même réalité que ni les uns ni les autres au fond ne connaissent. Autrement dit, la foi chrétienne se dissout si elle sort au plan théorique de la perspective de la vérité, selon laquelle ceux qui affirment et nient la même chose ne peuvent pas avoir pareillement raison, ni ne peuvent être considérés comme les représentants de visions complémentaires d'une même réalité.

A lire dans le document PDF, la suite du texte :

2. Le relativisme religieux

3. Le relativisme éthico-social

4. Les problèmes anthropologiques du relativisme