Le tabernacle, un Bethléem permanent

Les Rois Mages ont apporté de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Nous, qu’apportons-nous à l’Enfant Jésus ? L’effort de toutes les activités humaines.

Noël

L'abbé Guillaume Derville nous propose une méditation sur un texte de saint Josémaria, qui contemple l'Enfant-Dieu à Bethléem. Le mystère de l’adoration des Mages est relié au travail professionnel, qui à son tour est mis en rapport avec la dimension divine de nos occupations ordinaires.

« Temps de Noël, début 1939. Renaître et continuer, commencer et aller de l’avant. Dans le domaine physique, l’inertie c’est rester dans le même état : ce qui est au repos, ne bouge pas ; ce qui est en mouvement, ne s’arrête pas. Mais dans le domaine spirituel, aller de l’avant et continuer ce n’est jamais de l’inertie. Revenons aux mêmes choses, toujours aux mêmes choses : Dieu avec nous, Jésus enfant ; et nous, guidés par les anges, nous allons adorer l’Enfant Dieu, que nous présentent la Vierge et saint Joseph. Pour les siècles des siècles, des extrémités de la terre, chargés et stimulés par l’effort de toutes les activités humaines, des mages continueront d’arriver à ce Bethléem éternel qu'est le tabernacle. Prends soin des choses et travaille, prépare ton offrande — ton activité, ton devoir — pour cette Épiphanie de tous les jours. (Cf. saint Josémaria Escriva, Chemin, édition critico-historique, préparée par Pedro Rodríguez, 3e éd. Rialp, Madrid 2004) »

L’adoration des Mages, le Baptême du Seigneur et les noces de Cana sont trois manifestations de la divinité du Verbe incarné. Trois épiphanies qui s’insèrent dans le temps, et qui ont une saveur d'éternité parce que Jésus-Christ est le même hier et aujourd’hui, et il le sera à jamais (Cf. He 13, 8).

Dans la belle lettre qui ouvre la page du bulletin Noticias du mois de décembre de 1938, un peu plus de dix ans après la fondation de l’Opus Dei, Josémaria Escriva contemple l’Enfant Dieu à Bethléem.

Après avoir redit ce qu'est la vie intérieure - « commencer et recommencer » - dans le but d'éclairer notre démarche pour nous approcher du Seigneur, saint Josémaria unit le mystère de l’adoration des Mages au travail professionnel qui est le nôtre. Il met en rapport la portée éternelle de cette offrande-là (ton activité, ton devoir ) et la dimension divine que peuvent acquérir nos occupations ordinaires.

Nous sommes nous aussi, dans une certaine mesure, comme ces mages : guidés par l’étoile de la vocation, nous nous approchons de Bethléem, en venant des extrémités de la terre. Les Mages, qui ne sont pas membres du peuple hébreu, mais des gentils, annoncent cette grande mobilisation que constituera l’Église, Peuple de Dieu. Ils venaient d’Orient, d’au-delà du Jourdain. Hérode demandait où se trouvait le Roi des juifs.

Les princes des prêtres et les scribes savaient que le Messie devait naître à Bethléem (Mi 5, 1-3.), mais ils ne se donnèrent pas la peine d’aller le saluer. Hérode s’inquiéta, et toute Jérusalem avec lui (Cf. Mt 2, 4-6). Cependant, seuls ces étrangers font le voyage. Aimer c’est plus que connaître; il ne suffit pas de savoir pour parvenir à Jésus.

Quarante jours après sa naissance, lorsque le divin Enfant vient d’être présenté au Temple, le vieillard Siméon proclame le salut des peuples et prophétise sur celui qui deviendrait « lumière pour éclairer les nations et gloire d’Israël (Lc 2, 33.) »

Les bergers — des hébreux — et les Mages — des païens — sont les premiers d’une multitude qui ne fera plus de différence entre juif et grec, entre esclave et libre, entre homme et femme (Cf. Ga 3, 28). La prophétie de Siméon concernant les gentils commence à s’accomplir avec les Mages. Des siècles plus tard, nous faisons partie, nous aussi, de ce Peuple convoqué dans la Nouvelle Alliance. «Une multitude d’entre les juifs et les gentils qui s’unirait non pas selon la chair mais en esprit, afin de constituer le nouveau Peuple de Dieu(Concile Vatican II,  Lumen gentium, n° 9) » . Le pain des brebis perdues de la maison d’Israël devient le pain destiné à tous (Cf. Mt 15, 24-28).

Les Mages apportent de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Qu’apportons-nous à l’Enfant Jésus ? Nous nous en approchons chargés et stimulés par l’effort de toutes les activités humaines. CHARGÉS Chargés, car le travail dur, constant, exigeant, est pour nous un poids. Le travail, qui sera toujours lié à la vocation de l’homme, est devenu, par le péché, synonyme d'effort, de lutte et de douleur. La mort est entrée avec la désobéissance ; mort que le Christ aussi voulut subir.

Comme les Mages, nous apportons de la myrrhe. Comme Nicodème, nous apporterons un mélange de myrrhe et d’aloès au pied de la Croix, nous prendrons son Corps et nous l'envelopperons de linges, avec les meilleurs aromates que nous pourrons trouver (Cf. Jn 19, 39) : la myrrhe de l’abnégation par amour du Christ et des âmes, et de l' amour de la Croix dans le travail quotidien, quoi qu’il en coûte et parce que cela coûte.

Notre travail, participation aux souffrances du Christ, est aussi le baume qui peut guérir, panser et soulager les terribles plaies que nos propres péchés ont ouvertes dans sa Très sainte Humanité. Rien n'a manqué à la Passion de Jésus pour nous sauver, mais pour que ses mérites nous soient appliqués, nous devons compléter en notre chair ce qui manque aux souffrances du Christ pour son corps qu’est l’Église (Cf. Col 1, 24). Joie de participer aux souffrances de la Croix afin que le Christ soit formé dans chaque membre de son corps mystique : zèle pour les âmes, amour rédempteur du chrétien. Nos fatigues servent au salut de beaucoup d’âmes.

Où est le Roi des Juifs ?, demandait Hérode. Où irons-nous, chargés de travail ? Nous irons au Bethléem éternel du tabernacle. C’est là qu’il est substantiellement présent, comme un fruit de la messe — travail de Dieu —, et comme un fruit de la Croix.

Le pain de vie, pain descendu du ciel, pain pour la vie du monde (Cf. Jn 6), nous attend maintenant dans le Bethléem du tabernacle, où nous trouvons plus d’humilité et d’anéantissement qu’au berceau et sur le Calvaire. Les Rois Mages ont rencontré Jésus à Beth-léem, qui signifie maison du pain. Le grain de blé qui en mourant, donne beaucoup de fruit, gît sur un peu de paille (Cf. Jean Paul II, Message du saint-père pour la XXe Journée mondiale de la Jeunesse).

Allons nous aussi vers la grotte, munis de l’or du détachement de nos succès et de nos échecs, de l’encens de notre envie de servir et de comprendre — charité, pureté : bonne odeur du Christ — et de la myrrhe du sacrifice de chaque jour (Cf. Quand le Christ passe, n° 35-37).

STIMULÉS

Nous avançons stimulés par le travail, qui est le chemin pour arriver à Jésus. Il est, en quelque sorte, le chemin vers Bethléem : là où naît le Verbe incarné, où les cieux et la terre s’unissent, dans les entrailles de Marie et, après, dans cet humble berceau de Bethléem. C’est là-bas que nous allons, nous qui essayons d’unir le travail et la prière, la prière et le travail : le monde et Dieu.

Nous avançons pleins d’allant, d’un pas joyeux. Malgré les difficultés qu’il comporte toujours, et qui parfois nous font tant souffrir, le travail est vie, don, croissance, service de Dieu et des autres. C’est pourquoi nous essayons de l’aimer, de le réaliser avec joie, avec enthousiasme : avec une véritable passion professionnelle. Le travail est, en ce sens, un moteur qui donne l’impulsion. Il est bon de quitter la maison, avec l’envie de réaliser cette tâche humaine qui constitue notre vocation professionnelle et en même temps nous insère dans la société.

L'artisan, le fils de l'artisan (Cf. Mt 13, 55; Mc 6, 3), qui pendant trente ans a travaillé à Nazareth, c’est le Fils de Dieu, qui va transformer le pain en son Corps. Combien lui coûta le travail de la Croix ! Abba!, que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse mais la tienne (Cf. Mt 14, 36); et cette soumission de la volonté, nous l’actualisons chaque jour lorsque le prêtre, en prêtant sa voix et toute sa personne au Seigneur, en agissant in Persona Christi Capitis, redit les paroles de l’institution de l’Eucharistie : «Ceci est mon corps livré pour vous.» C’est ainsi que nous avançons, sur les pas de celui qui monta à Jérusalem sous le poids de nos péchés, animé du désir de sauver, du désir de se donner.

Quam dilecta tabernacula tua, Domine virtutum (Ps 84 [83], 2). Nous allons, stimulés par le travail, vers le tabernacle, la maison du Seigneur des Armées, force de nos luttes pacifiques pour atteindre les vertus. Nous lui offrons cette lutte, car il n’y a rien de bon que nous ayons fait qui ne vienne de lui. Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? disait saint Paul (1 Cor 4, 7).

Ces vertus que nous avons essayé d’exercer dans le travail, elles sont de Dieu : l’ardeur au travail — mon Père est à l’œuvre jusqu'à présent et j’œuvre moi aussi (Jn 5, 17) —, la patience, la responsabilité, le soin des petites choses, l’effort pour terminer ce que l'on a commencé, l’ambition de faire grandir les autres et l’humilité pour apprécier leur travail, la joie, le service. Dans l’effort pour commencer et recommencer il y a cette lutte pour acquérir les vertus, ces habitus opérants qui forgent notre personnalité et nous identifient petit à petit au Christ.

POUR AIMER

Lorsque nous travaillons, c’est lui qui travaille, qui souffre et se donne, qui aime. Allons donc vers la maison du pain, le Bethléem éternel du tabernacle où se trouve le Fils unique du Père, le Verbe éternel de Dieu. Sur la patène, en unissant notre tâche au pain , fruit de la terre et de notre travail (Cf. Missel Romain, Liturgie Eucharistique), et dans le calice, en unissant au vin, fruit de la vigne et de notre travail, la goutte d’eau de notre vie.

« Prends soin des choses et travaille », dit saint Josémaria. Un travail bien fait, soigné, fait avec application. Le travail qui correspond au petit devoir de chaque instant : « fais ce que tu dois et sois à ce que tu fais (Chemin, n° 815)». Soin, application, préparation de ton offrande.

Nous allons au tabernacle qui se trouve dans notre paroisse, dans une église proche de notre lieu de travail, ou sur notre chemin . Nous y allons pour écourter le temps qui nous sépare de la messe suivante, pour préparer l’offrande de notre journée avec le soin et l’impatience de ceux qui aiment, avec le fervent désir de faire de chaque jour une messe, afin de prier pour nos parents et nos amis, pour nous sentir aimés… et pour aimer! (Cf. Forge, n° 837).

C'est en particulier au moment de l’épreuve, ou lorsqu'il nous faut faire un nouveau pas en avant, peut-être plus coûteux, vers un plus grand abandon intérieur, que «nous pouvons nous rendre auprès du tabernacle , pour parler avec le Seigneur, qui nous montrera alors ses plaies, gages de son amour. Ayons foi en ces blessures que nous ne pouvons pas contempler physiquement : nous découvrirons avec les apôtres combien est nécessaire ce mystère qui veut que le Christ souffrît toutes ces choses pour entrer dans sa gloire (Lc 24, 26) ; nous accueillerons alors mieux la Croix, en y voyant un don de Dieu, et nous nous efforcerons de découvrir la gloire et le bonheur cachés dans la douleur (Mgr J. Echevarria, Lettre pastorale à l’occasion de l’Année de l’Eucharistie, 6 octobre 2004)

Le tabernacle est Bethléem, la maison du pain, toujours trop pauvre pour le Seigneur. Il s’y trouve, avec son âme, son corps, son sang et sa divinité (Cf. Concile de Trente), parce qu’Il s’offre, comme à Bethléem, à notre contemplation et à notre adoration. Nous n’allons pas vers lui les mains vides, mais avec le travail déjà fait et celui qui reste à faire.

La visite au Très Saint Sacrement est une pause d’adoration. « Jésus, voici Jean le laitier » ou encore : «  Seigneur, voici ce pauvre malheureux, qui ne sait pas t'aimer comme Jean le laitier (Cf. Guillaume Derville, Prier 15 jours avec Josémaria Escriva, Nouvelle Cité, Montrouge 2001) ». En notre propre nom, nous lui parlons de l'offrande que nous sommes en train de lui préparer : je suis le médecin, l'ouvrier, le juge, le maître d'école... qui viens te donner le peu que je suis et que je fais ; et te demander pardon pour ce que je ne suis pas arrivé à faire.

Nous allons vers lui avec les anges et, comme à Bethléem, nous y trouvons sainte Marie et saint Joseph. Le père et la mère de famille conduisent leurs enfants saluer Jésus dans le tabernacle ; celui qui exerce une profession, amène son collègue, et l'étudiant son ami, en montrant par l'exemple comment la foi pousse à aller à la rencontre du Seigneur qui nous attend.

FOI, PURETÉ, VOCATION

Notre Père, Je vous salue Marie, Gloire au Père... « Je voudrais, Seigneur, te recevoir avec la pureté, l’humilité et la dévotion avec lesquelles ta Très sainte Mère te reçut, avec l’esprit et la ferveur des saints (Cf. saint Josémaria Escriva de Balaguer, Chemin, édition critico-historique, préparée par Pedro Rodríguez, 3e éd. Rialp, Madrid 2004)» Après avoir adoré notre Père du Ciel, nous invoquons la Mère de Dieu et notre Mère, pour qu’elle nous apprenne à rendre gloire à la Trinité par notre vie.

Elle nous donna le Corps de Jésus ; c’est elle qui nous donne le Christ dans l’Eucharistie. Ses mains ont reçu l’or, l’encens et la myrrhe que les Mages offraient à Jésus. C’est dans ses mains que nos offrandes, ainsi que nos misères, sont purifiées. Elle donne l’éclat à l’or de notre foi, allume par son amour maternel l’encens de notre pureté et remplit d’arôme la myrrhe de notre don généreux à Dieu. Sainte Marie maintient vivant le feu de notre fidélité et de nos désirs d'approcher les autres de Dieu. Avec elle, nous communiquerons la lumière et la chaleur. Nous serons des flambeaux de foi, d’ardente charité, une lumière divine qui éclaire le chemin vers Bethléem.

Nous marchons vers cette dernière et éternelle épiphanie divine, la dernière révélation que décrit le dernier livre du Nouveau Testament. Celui-ci fut rédigé à un moment où les confusions doctrinales menaçant la vérité des chrétiens semblaient se développer, et où se déchaînait la première persécution universelle et systématique contre l’Église.

L’empereur, une créature en argile ivre de gloire humaine, prétendait être adoré comme Seigneur et Dieu. Mais les ombres de la vaine gloire disparaîtront avec le fleuve d’eau vive, limpide comme du cristal, provenant du trône de Dieu et de l’Agneau. Ceux qui verront son visage n’auront plus besoin de flambeaux, car le Seigneur Dieu répandra sur eux sa lumière, et ils régneront pour les siècles des siècles (Cf. Ap 22, 1-5).

En attendant, le feu divin se propage comme un incendie, de cœur à cœur : un feu apostolique qui se nourrit de la fidélité quotidienne, avec l’humilité qui persévère dans la foi, avec le Pain qui rend plus ferme la pureté, avec la vocation fortifiée dans la Parole et dans la prière.

Or, encens et myrrhe. Foi, pureté et chemin : trois points intangibles que nous considérons chaque semaine avec le Seigneur et que nous évoquons volontiers lorsque nous avons recours à la direction spirituelle. Ainsi nous recommencerons chaque jour, chaque semaine, en préparant notre offrande pour l’Épiphanie de chaque jour.

Guillaume Derville