Le mariage à l’épreuve du temps

La relation entre deux personnes change avec le temps et demande de savoir s’adapter à l’évolution et aux circonstances qui modifient la façon de s’aimer. La foi est d’un grand secours dans ce processus. Nouvel édito sur la famille.

L'amour, un défi
Opus Dei - Le mariage à l’épreuve du temps Photo : Angela Rutherford (Creative Commons)

Le couple parcourt différentes étapes, c’est une évidence : du «coup de foudre» à l’amour de bienveillance, en passant par la maturité de l’amour. Cela dit, au fil du temps, les circonstances personnelles des conjoints, les difficultés, le quotidien, ne déforment pas la nature du lien conjugal issu du consentement mutuel des époux exprimé légitimement.

« " Du mariage valide naît entre les conjoints un lien de par sa nature perpétuel et exclusif ; en outre, dans le mariage chrétien, les conjoints sont fortifiés et comme consacrés par un sacrement spécial pour les devoirs et la dignité de leur état » [1]


les époux deviennent une réalité nouvelle, une unité dans la différence personnelle

Le consentement initial des époux est essentiel dans le mariage. Il est même ce qui constitue le mariage et, sans lui, il n’y a pas de mariage. « Oui, je le veux » : c’est cette volonté exprimée réciproquement en toute liberté qui fait que les époux deviennent une réalité nouvelle, une unité dans la différence personnelle. Autrement dit, ils assument tous les deux une alliance stable — le mariage— pour toute la vie qui sera dès lors le lieu où chacun trouvera sa plénitude, dans le bien et le bonheur de l’autre. Ce n’est que dans le mariage qu’ils deviennent réellement une seule chair et une seule âme.


L’AMOUR EST LE SEUL CHEMIN POUR ARRIVER AU PLUS PROFOND DE LA PERSONNALITÉ DE QUELQU’UN. PERSONNE NE CONNAÎT CE QU’IL Y A D’ESSENTIEL CHEZ L’AUTRE, S’IL NE L’AIME PAS

C’est de cette union unique, exclusive, perpétuelle, que surgit l’entraide mutuelle qui se concrétise dans le quotidien des conjoints par mille détails de bienveillance, d’aide et de marques d’intérêt. Des gestes qui vont du plus intime et spirituel au plus matériel : un « je t’aime », un sourire, un cadeau aux dates emblématiques, en passant par dessus « les petites frictions sans importance mais dont l’égoïsme pourrait faire des montagnes (…) » et en mettant « beaucoup d’amour dans les petits services qui tissent la vie commune de chaque jour ».[2]

Il s’agit donc d’un déploiement de la personne dans la réalisation du don total et gratuit auquel sont appelés les époux.

L’entraide propre à l’amour qui en veut toujours plus parce qu’il aime toujours davantage, tient aussi à contempler ce qui n’est encore qu’une possibilité. « L’amour, dit Viktor Frankl, est le seul chemin pour arriver au plus profond de la personnalité de quelqu’un. Personne ne connaît l’intimité de l’autre s’il ne l’aime pas. C’est l’acte spirituel de l’amour qui permet de contempler les traits essentiels de la personne aimée et d’arriver ainsi à contempler ce qui n’est qu’une possibilité, ce qui doit encore être dévoilé et exposé ».

il tient à rendre meilleure la personne qu’il aime

Qui plus est, la personne qui aime permet à la personne aimée de révéler ses possibilités cachées : tel est le pouvoir de l’amour ! Qui aime voit plus loin et encourage l’autre à faire émerger ses capacités personnelles les plus enfouies »[3]

Ces attentions soutiennent la vie du couple et ne doivent pas être abandonnées au fil du temps car elles font grandir leur amour. Elles reflètent, à l’évidence, la quantité et la qualité de leur amour et sont indispensables puisque les conjoints ont besoin de ces preuves propres à l’amour humain : un amour qui est en mesure de dévoiler les possibilités cachées.

L’amour, audacieux, courageux, voire téméraire, prend les devants pour arriver au sommet : il tient à rendre meilleure la personne qu’il aime.

Ces manifestations d’amour sont doublées d’optimisme, synonyme de l’espérance chrétienne, « vertu qui fait que les failles deviennent des occasions d’apprentissage et de croissance »[4] puisque la croissance est le but de l’apprentissage, et ce, à tous les niveaux de la personne.

Optimisme allié à la délicatesse, à la gratitude, qui est une façon de reconnaître chez l’autre le bien que sa présence et son amour nous apportent ; autres alliés : la capacité à pardonner et à demander pardon; le fait de nous savoir fragiles et dépendants, ayant besoin des faveurs et des secours de l’autre. Ces gages de la fidélité conjugale sont un rempart contre les inévitables surprises de la vie.

Dans l’une de ses catéchèses sur le mariage et la famille, le pape François, brossait, en trois expressions, le refuge, le chemin pour veiller sur le couple –qui ne va pas sans lutte contre l’égoïsme- : « s’il te plait, merci, pardon. En effet, ces mots ouvrent la voie pour bien vivre en famille, pour vivre en paix. Ce sont des mots simples, mais pas si simples à mettre en pratique! Ils contiennent une grande force: la force de protéger la maison, également à travers mille difficultés et épreuves; en revanche leur absence, peu à peu, ouvre des failles qui peuvent aller jusqu’à son effondrement.»[5]

“Tout d’abord, poursuit le pape, s’il te plait? Quand nous nous préoccupons de demander avec gentillesse également ce que nous pensons pouvoir prétendre, nous établissons une véritable base pour l’esprit de la coexistence conjugale et familiale. Entrer dans la vie de l’autre, même quand il fait partie de notre vie, demande la délicatesse d’une attitude qui n’est pas envahissante, qui renouvelle la confiance et le respect. L’intimité, en somme, n’autorise pas à tout considérer comme acquis. Et l’amour, plus il est intime et profond, exige encore davantage le respect de la liberté et la capacité d’attendre que l’autre ouvre la porte de son cœur. »[6]

l’amour, plus il est intime et profond, exige encore davantage le respect de la liberté et la capacité d’attendre que l’autre ouvre la porte de son cœur.

Quant au mot merci, le pape ajoute: « Parfois on arrive à penser que nous sommes devenus une civilisation aux et aux mots grossiers, comme si cela était un signe d’émancipation. Nous l’entendons parfois dire même publiquement. La gentillesse et la capacité de remercier sont vues comme un signe de faiblesse, parfois elles suscitent même la méfiance. On doit s’opposer à cette tendance au sein même de la famille. Nous devons devenir plus intransigeants sur l’éducation à la gratitude, à la reconnaissance: la dignité de la personne et la justice sociale passent toutes les deux par là. Si la vie de famille néglige ce style, la vie sociale le perdra aussi. »[7]


"QUE DE SENTIMENTS BLESSÉS, QUE DE DÉCHIREMENTS DANS LES FAMILLES, PROVOQUÉS PAR LA PERTE DE CETTE PAROLE PRÉCIEUSE : EXCUSE-MOI ! »

Et quant au pardon: Un mot difficile, certes, mais pourtant si nécessaire. Lorsqu’il manque, les petites fissures s’élargissent — même sans le vouloir — jusqu’à devenir des douves profondes. (…) Si nous ne sommes pas capables de présenter nos excuses, cela signifie que nous ne sommes pas non plus capables de pardonner. Dans une maison où l’on ne demande pas pardon, l’air commence à manquer, les eaux deviennent stagnantes. De nombreuses blessures des sentiments, de nombreux déchirements dans les familles commencent avec la perte de ce mot précieux: «pardonne-moi». [8]

Et le pape de conclure : « C’est cette finesse de l’amour qui fait vivre la famille »

Il est sans doute facile de se laisser aller dans le train-train de la vie quotidienne,et de ne plus « mettre les formes », pour mille raisons: la fatigue, le stress, les difficultés, le travail professionnel trop prenant, le souci des enfants, etc. Ceci dit, nous ne saurions oublier que nous nous adressons à celle ou celui que nous avons librement choisi(e) un jour pour parcourir ensemble le chemin de la vie, en nous livrant à elle ou lui par amour.

Photo : Ismael Martínez Sánchez

Évoquer le passé, espérer en l’avenir

Tout au long de la vie, nous connaissons des hauts et des bas, inévitables bien que surmontables. Il faut alors évoquer le passé, l’instant de la première rencontre, du choix de la personne qui nous semblait alors unique et exceptionnelle et avec qui nous partageons nos jours. Il s’agit d’un exercice indispensable de la mémoire affective qui avive la tendresse et qui fait du bien à l’amour en tant qu’acte de l’intelligence, de la volonté et du cœur. Ce faisant, nous re-mettons en place dans notre cœur, très délicatement, les traits caractéristiques, y compris les défauts et les limites, qui nous poussèrent à nous engager, à aimer « pour toujours».

Nous analysons alors le présent, prêts à nous améliorer et à faire que l’autre soit meilleur chaque jour, à réaffirmer l’amour dans un élan renouvelé qui renforce notre union.

Et nous envisageons le futur, dont l’incertitude est un défi qui nous encourage parce que notre avancée ici-bas vise la plénitude du bonheur du Ciel, assurés que nous sommes que « notre chemin pour aller au ciel se prénomme (prénoms de la femme et/ou du mari) »(St Josémaria).

Marta Brancatisano commente ainsi cette façon de dire de saint Josémaria : «Apparemment teintée de romantisme, cette petite phrase toute simple, adressée à de jeunes époux et/ou à des parents,a une profondeur et un sens innovant qui nous invitent réfléchir très profondément. En assurant cela, Josémaria Escriva remet en cause l'idée selon laquelle les devoirs conjugaux seraient quelque chose de marginal par rapport aux devoirs envers Dieu. En effet, ces propos amorcent le début d’une superposition systématique de la relation avec Dieu et des rapports conjugaux, dans le sens où l'hypothèse d'une vie pleinement chrétienne, a latere de la vie conjugale, n'est pas envisageable, puisque Dieu qui n'est autre que votre conjoint, ne vous attend ni hors la maison ni en dehors du lit conjugal.
Cette perspective éclaire tout autrement le mariage, l'amour humain et la transmission de la vie. Elle n’est pas faite de nouvelles normes, mais plutôt d’une nouvelle manière de vivre et de comprendre la valeur de la vie matrimoniale. Elle éveille la responsabilité personnelle des époux, appelés à quitter l'anonymat et à être les protagonistes d'un acte qui s'inscrit dans le plan de la Providence, comme première cellule d'amour et de vie qui manifeste le visage du Créateur ».[9]

Telle est la transcendance de l’amour humain vécu en toute sa plénitude, sans aucune restriction, puisque nous avons compris «qu’au soir de la vie nous serons jugés sur l’amour» (St Jean de la Croix)

La vie conjugale est appelée à se dessiner selon des traits et des nuances insoupçonnées, donnant toujours la priorité au couple, au delà de toute autre réalité circonstancielle. En effet, le couple est précisément la vocation -humaine et surnaturelle- de tous ceux qui sont appelés à cet état de vie.

Pour découvrir ces nuances, il faut non seulement l’amour mais aussi l’humour : pour accepter les erreurs qui semblent nous écarter d’une perfection, inaccessible d’ailleurs. Ne pas prendre trop au sérieux les situations adverses ou les petites mésententes, ne pas trop s’en faire si les choses ne vont pas comme prévu. Savoir se moquer de soi-même, accepter la critique constructive avec reconnaissance, permet de ne pas sombrer dans l’orgueil blessé, qui empoisonne tant les relations, qu’elles soient amicales, filiales ou conjugales.

L’ingrédient de la bonne humeur, source de joie, pour nous réjouir avec l’autre, chez l’autre est aussi précieux. « Quand on perçoit l’amour comme le principal domaine du don interpersonnel, du don du meilleur de soi, cet amour revêt tout de suite la force et la beauté du sacré. Cet amour est alors ludique, source de jouissance. Ce n’est que dans le don de l’amour que l’être humain est en mesure de dire « tu/toi » au sens plénier du terme. «Tu/toi» pour désigner le plus sacré et le plus intime de l’être aimé »[10]

Une joie toujours possible, en toutes circonstances, même dans les moments les plus douloureux qui nous dégoûtent de rire, de contempler le beau, voire d’apprécier la bonté, en tant que réalité omniprésente. L’amour vrai perce à travers la souffrance. “N’oublie pas que la douleur est la pierre de touche de l’Amour”, aimait dire saint Josémaria. [11]

Tout dans cette entraide, les détails petits ou grands, la finesse de l’amour dont parle le pape François, l’optimisme et le sens de l’humour, tout sans exception, permet de percevoir l’autre comme quelqu’un de merveilleux et d’étonnant. Et c’est là la grandeur et la beauté de l’amour conjugal qui rejaillit sur le bien des enfants.

“Si le couple va bien, les enfants vont bien”. En effet les enfants tiennent par-dessus tout à voir l’amour que se vouent leurs parents, ils le ressentent, ils le touchent du doigt. Ils sont alors rassurés car ils font partie d’un projet familial stable où chacun a sa place, chacun est aimé inconditionnellement du fait d’être fils/fille.

L’amour est à la base de tout processus d’éducation, familial ou scolaire. On comprend alors facilement que le premier acte à poser dans l’éducation d’un enfant soit l’amour de ses parents.

l’amour des parents continue d’être à l’origine de l’enfant puisqu’il met en lui cette capacité d’aimer qui fonde son originalité, cette nouvelle personnalité qui a vu le jour.

“Personne ne donne ce dont il manque”. Si l’on n’aime pas, on ne peut pas donner d’amour. On ne peut pas en exiger non plus. Or, une éducation sans amour dépersonnalise l’être humain, n’atteint pas le noyau central de sa personnalité.

L’amour des parents entre eux est originel, antérieur, il est la source qui précède tout, et qui est à l’origine de l’enfant. C’est un amour pro-créateur, ou pour mieux dire : co-créateur. Aussi, l’amour des parents continue-t-il d’être à l’origine de l’enfant puisqu’il met en lui, à l’intérieur de lui, de manière constitutive, cette capacité d’aimer qui fonde son originalité, cette nouvelle personnalité qui a vu le jour et qui va se développer dans une biographie créative.

Nous avons été créés pour nous donner. Les parents sont aussi appelés tout spécialement à montrer leur amour à leurs enfants. Un amour qui s’exprime, entre autres, dans l’ouverture à la vie qui permet d’engendrer et d’élever les enfants, fin propre au mariage ; dans le souci de leur santé, de leur sécurité ; dans l’accompagnement et l’orientation vers le bonheur, dans le respect de leur liberté, ce qui est une des meilleurs preuves d’amour.

Si l’amour des parents est défaillant, l’ordre naturel du don réciproque est brisé, cette harmonie dont profitent non seulement les conjoints mais aussi les enfants. Tout être humain a le droit de se sentir aimé de l’amour que seuls ses deux parents, homme et femme, sont en mesure de lui donner et lui transmettre.

Plus tard, les enfants seront appelés par Dieu à fonder une famille, ou au célibat apostolique, ou à la vie religieuse. La plupart seront le reflet de ce qu’ils ont vu chez leurs parents. Nous n’élevons pas de futurs médecins, ingénieurs ou juristes, mais bel et bien des hommes et des femmes qui répondront à l’appel de Dieu et qui seront respectueux, aimants, généreux et dévoués dans la mesure où ils l’auront appris chez eux et partagé en famille.

Revenir sur le passé avec reconnaissance, regarder le présent avec assurance et le futur avec espérance, permet de se donner pleinement, d’accepter joyeusement que le temps passe dans son couple et de voir que l’amour épanoui a œuvré à la transformation, à la croissance, au don des époux. Cet amour que l’on a tâché de transmettre aux enfants qui n’ont pas besoin de cadeaux mais de tendresse.

D’après Carolina Oquendo


[1] CÉC, 1638

[2] Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n. 23.

[3] FRANKL, Viktor: Découvrir un sens à sa vie paru en juillet 2013 poche

[4] MAJERES, Kevin: “Mindfulness as Practice for Purity” (http://purityispossible.com/index.php/mindfulness-as-practice-for-purity).

[5] Pape François, Audience, 13-V-2015

[6] Ibid.

[7] Ibid

[8] Ibid

[9] Le paradis des amoureux. M. Brancatisano. Osservatore Romano, 6-10-2002(http://www.fr.josemariaescriva.info/article/le-paradis-des-amoureux)

[10] PIRFANO LAGUNA, Iñigo: Ebrietas: El poder de la belleza. Ed. Encuentro. Madrid, 2012.

[11] Saint Josemaria, Chemin, n. 439.