La vigne au carrefour de l’humain et du divin

Signe de la magnificence de la Création pour Noé, lié aux réjouissances à Cana, le vin donne à pressentir quelque chose de la fête définitive de Dieu avec l’humanité.

Les arbres de la Bible
Opus Dei - La vigne au carrefour de l’humain et du divin

La vigne n'est pas un arbre tel qu'on l'entend communément. C’est plutôt une liane ligneuse, intermédiaire entre les plantes herbacées et les arbres, dont l’aire de répartition correspond aux régions de climat tempéré et de type méditerranéen. Deux de ses espèces sont les plus répandues :

- la vitis vinifera, à l’origine de la plupart des cépages de grand renom, tels le merlot, le cabernet, le sauvignon, le pinot etc....

- la vitis berlandieri : après la crise du phylloxéra qui détruisit le vignoble européen à la fin du XIXe siècle, cette vigne d’origine américaine contribua à sa reconstitution en fournissant aux cépages réputés des porte-greffes résistant à ce puceron ravageur et tolérants aux sols calcaires.

Plante grimpante, elle peut atteindre des dimensions impressionnantes, escaladant les roches, tapissant des murs, couvrant une pergola, habillant un toit..., ce qui faisait dire à Pline l’Ancien que les pampres croissent sans fin !

Dans l’Antiquité, l’escalier qui montait aux combles du temple de Diane à Éphèse provenait – disait-on ‒d’un seul cep ; les colonnes du temple de Junon à Métaponte étaient en bois de vigne…

La vigne remonte aux origines

Elle tient une bonne place dans la Bible, citée près de 150 fois. En Palestine, à chaque vignoble, il n'était pas rare d’associer des figuiers, pour avoir à la fois des figues et du vin. La vigne poussait couramment en haute treille, ce qui se reflétait dans le langage par des expressions telles que demeurer sous sa vigne ou son figuier[1].

Elle est constitutive de l’histoire des humains : parmi les différentes essences envisagées au Jardin de l’Éden, d'anciennes représentations chrétiennes ont vu une vigne derrière l’arbre de la connaissance du bien et du mal [2] ; par la suite, après le déluge, au départ d’une nouvelle page de l’humanité, l’Écriture présente Noé comme le premier vigneron, le premier à planter une vigne [3]. Il découvre le vin qu’il vient de produire, il le goûte, le savoure… Il en est enivré. Euphorique, il jubile. Le vin lui fait sentir la magnificence de la Création purifiée et rénovée par les eaux du ciel [4] : il est porteur d’une dimension festive ; il est un signe privilégié de l’avènement du Salut : il donne à pressentir quelque chose de la fête définitive de Dieu avec l’humanité.

C’est pourquoi, dans l’Ancien Testament, il est compté parmi les rituels du sabbat, de la pâque et des noces. Et, dans la continuité avec les événements vétérotestamentaires, le vin de Cana, par sa profusion, manifeste la gloire du Seigneur [5], l’abondance de sa prodigalité pour sa pauvre créature qu’est l’homme. En signant le miracle, Jésus indique que l’heure messianique a sonné, que la fête de Dieu avec son peuple, le don de lui-même aux hommes a commencé.

Le symbolisme de la vigne et du vin chez les anciens Grecs

« La recherche de l’histoire des religions évoque volontiers, comme pendant préchrétien de l’histoire de Cana, le mythe de Dionysos, le dieu qui aurait découvert la vigne et qui passe également pour avoir transformé l’eau en vin » [6],.le dieu de la métamorphose et de la régénération de tout ce qui vit. Le vin était son sang, élixir de vie et breuvage d’immortalité. Lui-même était don du vin [7] … mais aussi instigateur des plaisirs de la fête et de ses débordements. Le culte qui lui est dédié laisse entrevoir que le vin joue dans la Grèce ancienne un rôle qui va au-delà de la simple consommation :

- il symbolise la présence du divin [8]: flirter avec le vin et son ivresse, n’était-ce-ce pas une manière de se laisser inspirer par la divinité, d’en rapprocher tant soit peu ce monde, définitivement inaccessible depuis la tromperie de Prométhée [9] ? S’identifiant à son dieu, le « fidèle » devenait lui-même « un Dionysos », le vin consommé favorisant cette interpénétration progressive.

- il joue un rôle médiateur dans la convivialité et revêt un caractère nettement social. Le cadre le plus approprié est le symposion [10], réunion exclusivement masculine à fort caractère aristocratique.

Les codes iconographiques à partir desquels les peintres ont construit et symbolisé l’image du symposion le présentent plus religieux que profane : image du bonheur éternel pour les fidèles des mystères dionysiaques ?

Philon d’Alexandrie a réinterprété « l’histoire du vin » en la démythologisant [11], en la conduisant à sa vérité cachée. Le vrai dispensateur du vin, dit-il, est le Logos divin. C’est lui qui nous libère du pouvoir ambigu de ce breuvage, source d’extase mais aussi d'ivresse et de délire mystique chez Dionysos, capable de faire communier l'homme au divin ou, au contraire, de le rabaisser au rang d'un animal. En effet, il transforme le mythe, porte à son accomplissement la vision qu’il contient, et dispense la joie, la douceur et l’allégresse du vin véritable.

Travailler à la vigne du Seigneur

Je suis la vraie vigne [12]: dans l’intimité de la dernière Cène, Jésus nous livre cette parole réconfortante qui nous arrache à la finitude de l’existence et répond à l’attente profonde de notre cœur :

a) cette vigne, c’est lui et c’est la sienne :

- par son Incarnation en effet, le Fils de Dieu s’est fait l’un des nôtres, s’est laissé planter dans notre terre. Il est entré dans la vigne. Il s’est identifié à elle. Lui-même vit en elle ;

- par sa mort et sa résurrection, il a rassemblé en un seul corps les enfants de Dieu dispersés [13] qui, par lui et avec lui, sont tous la vigne. Ils lui sont désormais indissolublement unis, et leur vocation consiste à « demeurer » dans la vigne.

b) la vigne, c’est nous aussi avec lui, dans la mesure où :

- nous acceptons de reproduire la vie de don du Christ et de parler le langage de la croix. La vigne ne peut plus être arrachée [14] (…) mais aura toujours besoin d’être nettoyée, purifiée [15] afin de porter du fruit : tout sarment qui porte du fruit, il l’émonde afin qu’il en porte davantage [16]. Dieu ne se satisfait pas d’un don à moitié. Aussi purifie-t-il les siens grâce à la contradiction et aux difficultés qui sont le pendant, pour les arbres, de l’émondage : "Bien sûr, cette taille et cet émondage te font mal ! Mais quelle fraîcheur ensuite dans les fruits, quelle maturité dans les œuvres" [17] !

- nous nous laissons regénérer par la sainte eucharistie : Isaïe et la tradition prophétique enseignent que Dieu attend de sa vigne des raisins et un vin de qualité [18]. Dans l’intimité du Cénacle et lors du discours de la vigne, Jésus fait « discrètement allusion au vin nouveau, celui auquel renvoie déjà Cana et que désormais il donnera : le vin issu de sa passion, de son amour qui va jusqu’au bout [19] (…) de son amour qui se donne sur la Croix. Cet amour est le vin nouveau délectable qui prend part aux noces de Dieu avec les hommes (…) Ainsi, le fruit que nous pouvons et devons porter en tant que sarments avec le Christ et en vertu de lui, le fruit que le Seigneur attend de nous est l’Amour qui accepte avec lui le mystère de la Croix, l’Amour qui nous fait participer à son don de soi » dans l’eucharistie [20]. Si là, nous demeurons unis à lui, alors nous aussi nous porterons du fruit : non plus le vinaigre de l’autosuffisance ou de l’amertume envers l’œuvre de Dieu, mais le bon vin de la joie de Dieu et de l’amour envers le prochain.

Devenez ce que vous recevez ! (saint Augustin)

Bertrand Cauvin, expert forestier

Abbé Patrick Pégourier



[1] Cf. 1 M 14, 12 ; Mi 4, 4 ; Za 3, 10.

[2] Cf. Gn 2, 17.

[3] Gn 9, 20.

[4] Cf. Gn 9, 8-10.

[5] Jn 2, 11.

[6] Benoît XVI, Jésus de Nazareth, 8.2. La vigne et le vin.

[7] Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, III, 62.

[8] Cf. Euripide, Le Cyclope, v. 503-510 et 519-529.

[9] Cf. Hésiode, La Théogonie, 535-560.

[10] Ce terme renvoie étymologiquement au fait de boire en compagnie. Même si souvent on a l’habitude de le traduire comme « banquet », sa signification est assez différente. En fait, le banquet au sens strict était composé de deux phases : celle de la consommation des aliments, et le symposion, centré sur le vin que l’on mélangeait avec de l’eau, pour tempérer ses effets, autour duquel s’organisait la conversation : on chantait de la poésie et l’on pratiquait des jeux de société. Le symposion est le principe de sociabilité grecque par excellence : « Buvons ! À quoi bon attendre les lampes ? Il ne reste qu’un doigt de jour. Apporte de grandes coupes…, car le vin, le fils de Zeus et de Sémélé l’a donné aux hommes pour oublier leurs chagrins. Verse un mélange d’un pour deux, remplis jusqu’au bord, et qu’une coupe chasse l’autre » ! (Alcée, frag. 336). Quelques décennies après, Euripide fait proclamer Dionysos « maître des gais banquets tout fleuris de couronnes, dont l’apanage est de conduire les chœurs au son des flûtes, de rire et d’endormir nos soucis quand le jus du raisin brille au festin sacré et que, dans les fêtes où l’on s’orne de lierre, le cratère verse aux convives le sommeil » (Les Bacchantes, 375-385).

[11] Théologien juif (– 13 av. J.-C. à 45/50 ap. J.-C.). En résumé : 1. le Logos imprègne l’univers et la raison humaine (cf Fuir et découvrir, sur Gn 16, 6-14, n. 10) ; il permet de discerner le divin. 2. il est possible de développer sa parenté spirituelle avec Dieu en cherchant consciemment à lui ressembler, non par “sortie de soi” dans l’extase, mais en lui permettant de se révéler au-dedans de soi (cf. id. 166). 3. le sage peut donc absorber du vin sans perdre la sagesse ou – paradoxalement – en s’enivrant d’une “ivresse sobre”, ivresse divine plus sobre que la sobriété elle-même, qui produit surtout la joie et le repos de l’âme (Cf. De la plantation, n. 150, 156, 166).

Cf. aussi Benoît XVI, op. cit., ibid.

[12] Jn 15, 1.

[13] Jn 11, 52.

[14] Cf. parabole des vignerons homicides : Mt 21, 33-43.

[15] Cf. Benoît XVI, op. cit., ibid.

[16] Jn 15, 2.

[17] J. Escriva, Chemin, 701.

[18] Cf. Le chant de la vigne, Is 5, 1-4. Cf. aussi 24, 7-9.

[19] Jn 13, 1.

[20] Benoît XVI, op. cit., ibid.