la transmission de la foi dans la postmodernité

Jutta Burggraf, docteur en psychopédagogie, professeur de théologie dogmatique et œcuménique a prononcé le 10 janvier 2009 une conférence à l’Université de Navarre sur le thème la transmission de la foi dans la postmodernité, dans la famille et à travers la famille.

Etude

Compte tenu du grand intérêt de cette communication, nous publions ici un extrait et vous pouvez télécharger l’intégralité du texte à la fin de cet extrait.

Jutta Burggraf est l’auteur de plusieurs ouvrages dont « La liberté vécue avec la force de la foi » aux éditions du Laurier. Elle est décédée suite à une maladie le jour de la parution de l‘édition française.

« Pour parler de la transmission de la foi, je me plonge tout de suite dans un foyer ouvert et joyeux, avec parents, enfants, amis, voisins, collègues qui vont et viennent : un foyer ouvert à des personnes de tout type, de toute condition, de toutes les couleurs et de toutes les croyances. Nous tenons à dialoguer avec tous, comme nous a appris à le faire saint Josémaria, le fondateur de l’Opus Dei à qui nous devons tant.

Commençons à réfléchir en évoquant la scène dont nous a parlé Nietzsche il y a plus de cent ans. Dans son livre « Le gai savoir », le philosophe donne la parole à un fou qui s’écrie : « Je cherche Dieu ! Je cherche Dieu !... Où est-il donc parti ? » Je vais vous le dire : Dieu est mort ! C’est nous qui l’avons tué ! Ce que le monde avait de plus sacré et de plus puissant, nos couteaux l’ont déchiqueté »… et le fou s’est tu. Il s’est tourné vers son auditoire, tous s’étaient tus aussi et le regardaient, perplexes. Pour finir, il a jeté son lampion par terre, qui s’est brisé en mille morceaux et s’est éteint. « J’arrive un peu trop tôt, ajouta-t-il alors, mon temps n’est pas encore arrivé. Cet énorme événement est encore en chemin, il n’a pas encore atteint les oreilles des hommes » [i] .

Cent ans après, nous pouvons constater que « cet énorme événement » a atteint les oreilles de nombre de nos contemporains pour lesquels « Dieu » n’est plus qu’un mot creux. On parle de l’actualité d’un « analphabétisme religieux », d’une ignorance des concepts les plus basiques de la foi [ii] .

D’aucuns se sont demandé si un enfant qui ignore le mot « merci » peut arriver à être un enfant reconnaissant. En effet, le langage n’exprime pas seulement ce que l’on pense, mais arrête la pensée, ou, en tous cas, la détermine très profondément. On peut le constater dans toutes les langues. Parler le chinois ou le français, ne veut pas seulement dire changer un mot d’une langue à l’autre, mais avoir d’autres schémas mentaux, percevoir le monde selon les circonstances d’autres lieux. Quelques tribus de Sibérie, par exemple, ont des mots différents pour évoquer la « neige » (si elle est blanche ou grise, dure ou molle, nouvelle ou vieille)

Concernant l’aspect religieux, on peut en conclure : si je suis plongé dans un monde sécularisé et que j’ignore le langage de la foi, il m’est humainement impossible d’arriver à être chrétien.

L’ambiance actuelle

Pour parler de la foi, il faut considérer le milieu dans lequel on évolue, connaître le cœur de l’homme d’aujourd’hui, avec ses doutes, ses perplexités, c’est-à-dire notre propre cœur.

1. L’époque de la postmodernité.- Nous avons tous de nombreuses idoles : la santé, le « culte du corps », la beauté, la réussite, l’argent, le sport. Elles ont toutes pris, selon les circonstances, les traits d’une nouvelle religion. Chesterton en parlait : « Lorsqu’on a cessé de croire en Dieu, on ne peut plus croire à rien et ce qui est le plus grave alors, c’est qu’on arrive à croire en n’importe quoi ».

En effet, on a l’impression que n’importe quoi est plus crédible qu’une vérité chrétienne. Mes étudiants en chimie, par exemple, parlent en toute bonne foi, de la « réincarnation » du Christ qui a eu lieu il y a 2OOO ans. Il leur semble que le mot « réincarnation » leur est plus proche que le mot « incarnation ». On note au passage l’influence du bouddhisme et de l’hindouisme en Occident. Pourquoi ont-ils une influence si forte ? Sans doute parce qu’on est avide de ce qui est exotique, « libéral », d’une « religion à la carte ». On ne cherche pas le vrai mais l’attrayant, ce qui nous plaît et nous convient : un brin de Bouddha, un peu de Shiva, un peu de Jésus de Nazareth. (…)

Aujourd’hui on perçoit les événements du monde autrement que les générations antérieures et on réagit affectivement autrement aussi. C’est pourquoi il nous faut savoir être à l’écoute [iii] . Un bon théologien soit aussi bien se plonger dans les Ecritures, que dans son journal, dans internet, dans une revue. Il est proche du monde environnant qui lui est sympathique [iv] . Il sait bien que c’est dans les esprits et les cœurs des hommes et des femmes qui l’entourent qu’il peut trouver Dieu, beaucoup plus vivant que dans ses théories ou ses réflexions.

Les changements de mentalité nous invitent à exposer nos croyances de façon différente [v] . C’est à ce propos que Martin Descalzo se dit : « Je ne suis pas disposé à changer mes idées de base au gré des changements des temps. Cependant, je suis prêt à placer mes formules extérieures au niveau de mon temps, parce que j’aime mes idées, mes frères. En effet, si je parlais une langue morte ou si j’adoptais une façon de voir dépassée, je finirais par enterrer mes idées pour ne plus communiquer avec personne » [vi] .

Pour parler de Dieu il ne suffit pas de considérer le milieu environnant. Il faut s’attacher à la personnalité de celui qui parle : en effet, en parlant non seulement on communique quelque chose, mais on se communique soi-même, tout d’abord. Le langage est un « miroir de notre esprit » [vii] .

Il y a aussi un langage non verbal qui remplace les mots, qui les accompagne. Il s’agit du climat que nous créons autour de nous, normalement à travers de toutes petites choses, le sourire, un regard gentil. Si les oligoéléments venaient à manquer dans le corps, on tomberait malade, on en mourrait. Pareillement, nous pouvons parler des « oligoéléments » d’un milieu précis : ces détails que l’on détecte à peine, que l’on ne saurait exiger, qui font que l’autre soit toujours à l’aise, qu’il se sente aimé et apprécié de nous. (…)

En effet, il ne s’agit pas de sourire et de se présenter correctement. Si l’on veut toucher le cœur de l’autre, il faut changer d’abord le sien. L’enseignement le plus important passe par la présence immédiate d’une personne mature et aimante. Dans la Chine Antique et en Inde, l’homme le plus apprécié était celui qui avait des qualités spirituelles remarquables. Non seulement il transmettait des connaissances, mais de profondes attitudes humaines. Ceux qui étaient en rapport avec lui, voulaient changer, grandir et perdaient la peur d’être différents des autres.

Or, de nos jours, il est justement très important de faire l’expérience d’une foi très humaine et humanisante. La foi crée un climat où tous se sentent à l’aise, gentiment interpellés, appelés à donner le meilleur d’eux-mêmes. Ceci se réalise chez de grandes personnalités, de l’Apôtre saint Jean, à la Mère Teresa de Calcutta, en passant par saint Josémaria.

Pour parler efficacement de Dieu, il faut avoir une identité chrétienne solide. Il se pourrait que notre langage soit très délavé parce que nous ne sommes pas encore entièrement persuadés de la beauté de la foi, du grand trésor que nous possédons et que nous nous laissons facilement écraser par l’ambiance. (...)

Si nous arrivons à exposer le mystère divin à partir de la clé de l’amour, il sera plus facile d’éveiller les intérêts de l’homme moderne. On a fait des démarches considérables dans ce sens. [viii] Le Dieu des chrétiens est le Dieu de l’Amour parce qu’il n’est pas Un seulement, il est Trine à la fois. Étant donné qu’aimer consiste à être en relation avec un toi, à donner et à recevoir, un Dieu « seul » (une unique personne) ne peut pas être Amour. Qui pourrait-il aimer depuis toute éternité ? Un Dieu solitaire qui se connaît et qui s’aime lui-même peut être considéré, somme toute, comme un être fort inquiétant.

Le Dieu Trine est réellement le Dieu de l’Amour. C’est dans son intimité intérieure que nous découvrons une vie de donation de don de soi mutuel. Le Père donne tout son amour au Fils. Il a été appelé le « grand amant ». Le Fils reçoit cet amour-là et le rend au Père. C’est lui qui ne dit jamais « non » à l’amour. L’Esprit est ce même Amour entre eux, il est le cum-dilecto (aimé avec) d’après Hugues de Saint Victor. Ceci nous montre qu’il s’agit d’un amour ouvert où il y a une place pour l’autre, où nous avons tous une place. [ix]

« Être dans le monde veut dire être aimé de Dieu », dit Gabriel Marcel. De ce fait, un croyant peut se sentir sûr et protégé. Il peut faire l’expérience de ses désirs les plus profonds comblés….

[i] F.Nietzsche, Le gai savoir (1887), Palma de Mallorca 1984, n. 255

[ii] Cf. Statistiques publiées par J.FL YNN, Analphabétisme religieux , Zénit, Agence d’information à Rome, 3 mai 2007

[iii] Cf. Y.Congar, Situation et tâches de la théologie d’aujourd’hui , Salamanca 1970 : « Si l’Église tient à se rapprocher des vrais problèmes du monde actuel, elle doit ouvrir un nouveau chapitre d’épistémologie théologico-pastorale. Au lieu de ne partir que des données de la révélation et de la tradition, comme la théologie classique l’a généralement fait, elle devra partir des faits et des problèmes reçus du monde et de l’histoire. Ceci est bien moins aisé, mais nous ne pouvons pas continuer de redire l’ancien, en partant des idées et des problèmes du 13ème ou du 14ème siècle. Nous devons partir des idées et des problèmes d’aujourd’hui, en tant que données nouvelles qu’il faut certes éclairer avec les données évangéliques de toujours, mais sans nous servir des élaborations déjà faites dans la tranquillité d’une tradition sûre ». p. 89 et suivantes.

[iv] Le Concile change la façon habituelle de la réflexion théologique et commence à contempler le monde d’aujourd’hui, avec ses déséquilibres, ses craintes et ses espoirs. Il s’ouvre aux signes des temps. « Le peuple de Dieu, mû par la foi, qui le pousse à croire que c’est l’Esprit du Seigneur qui le guide, qui remplit l’univers, tâche de discerner, dans les événements, parmi les exigences et les désirs, qu’il partage avec ses contemporains, quels sont les signes véritables de la présence et des plans de Dieu ». GS, 11 et 44 ; cf. Jean XXIII, Bulle Humanæ salutis (25 décembre 1961), par laquelle le pape convoquait le concile Vatican II. Idem Encyclique Pacem in terris (11 avril 1963), 39

[v] Cf. Concile Vatican II, Décret Unitatis redintegratio , 6.

[vi] J.L. Martin Descalzo, Razones para la alegría , 8ème édition, Madrid 1988, p. 42.

[vii] Cf. E.Schockenhoff, Zur Lüge verdammt, Freiburg 2000, p. 73

[viii] Cf. Benoît XVI, Encyclique Deus caritas est ( 25 décembre 2005).

[ix] Cf. Saint Augustin : « Voici qu’Ils sont trois : l’Amant, l’Aimé et l’Amour ». De Trinitate, VIII, 10, 14 : PL 42, 960.