La naissance de Jésus

Homélie prononcée par saint Grégoire le Grand, le 25 décembre 590, en la messe de minuit.

Noël

En ce temps-là, parut un édit de César Auguste, ordonnant de recenser toute la terre. Ce premier recensement eut lieu sous Quirinius, gouverneur de Syrie, et tous allaient se faire inscrire, chacun dans sa ville. Joseph aussi monta de Nazareth, en Galilée, à la ville de David, Bethléem, en Judée, car il était de la maison et de la famille de David, pour se faire inscrire avec Marie, son épouse, qui était enceinte. 

Or, pendant qu’ils étaient là, le temps où elle devait enfanter s’accomplit. Et elle mit au monde son fils premier-né, l’enveloppa de langes et le coucha dans une crèche, parce qu’il n’y avait pas de place pour eux à l’hôtellerie. 

Il y avait dans ces parages des bergers qui passaient la nuit à veiller à la garde de leurs troupeaux. Et voici qu’un ange du Seigneur parut auprès d’eux, tandis que la lumière de Dieu les enveloppait; ils furent saisis d’une grande crainte. Mais l’ange leur dit : « Ne craignez pas. Voici que je vous annonce une grande joie, qui sera pour tout le peuple : il vous est né aujourd’hui un Sauveur, le Christ Seigneur, dans la ville de David. Vous le reconnaîtrez à ce signe : vous trouverez un nouveau-né enveloppé de langes et couché dans une crèche.» Et soudain, il y eut avec l’ange une multitude de la milice céleste, qui louait Dieu et disait : «Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté.» 

Puisque nous devons à la largesse de Dieu de célébrer trois fois la messe aujourd’hui, nous ne pouvons vous parler longuement de l’évangile qui vient d’être lu. Mais la Nativité même de notre Rédempteur nous oblige à vous adresser au moins quelques mots. 

Pourquoi ce recensement du monde juste avant la naissance du Seigneur? N’était-ce pas pour annoncer clairement que venait alors dans la chair celui qui ferait le recensement de ses élus dans l’éternité? A l’inverse, le prophète dit au sujet des réprouvés : «Qu’ils soient rayés du livre des vivants, et qu’ils ne soient pas inscrits avec les justes.» (Ps 69, 29) 

Il convient par ailleurs que le Seigneur naisse à Bethléem, car Bethléem signifie «Maison du pain». Et n’est-ce pas notre Rédempteur lui-même qui a déclaré : «Je suis le pain vivant descendu du Ciel.» (Jn 6, 41). Ainsi, le lieu de naissance du Seigneur a par avance reçu le nom de «Maison du pain», parce que devait y apparaître revêtu de chair celui qui rassasierait intérieurement les âmes des élus. 

Il naît, non dans la maison de ses parents, mais en chemin, afin de montrer qu’en empruntant notre nature humaine, il naissait comme en un lieu étranger. Etranger, non par rapport à sa puissance, mais à sa nature. Car pour ce qui est de sa puissance, il est écrit : «Il est venu chez lui.» (Jn 1, 11). Et s’il est né en sa nature avant tous les temps, il est venu prendre notre nature au cours du temps. Tout en demeurant l’Eternel, il s’est manifesté dans le temps : c’est donc bien en un lieu étranger qu’il est descendu. 

Et puisque le prophète affirme : «Toute chair est comme l’herbe» (Is 40, 6), le Seigneur, en se faisant homme, a changé notre herbe en blé, lui qui s’est désigné en disant : «Si le grain de blé tombant en terre ne meurt pas, il demeure seul.» (Jn 12, 24). C’est pourquoi, aussitôt après sa naissance, on le couche dans une mangeoire, afin qu’il y nourrisse du froment de sa chair ces saints animaux que sont les fidèles, et qu’il ne les laisse pas privés de cette nourriture de l’intelligence qui dure éternellement. 

Pourquoi l’ange apparaît-il aux bergers lorsqu’ils veillent, et pourquoi la lumière de Dieu les enveloppe-t-elle, sinon parce que les pasteurs attentifs à bien conduire le troupeau de leurs fidèles méritent entre tous de voir les choses d’en haut? Et quand ils veillent avec amour sur leurs troupeaux, la grâce divine les illumine avec plus d’abondance. 

C’est un ange qui annonce la naissance du Roi, et les chœurs des anges joignent leur voix à la sienne, et dans leur joie commune ils chantent : «Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté.» Avant que notre Rédempteur ne naisse dans la chair, nous étions en discorde avec les anges, nous étant beaucoup éloignés de leur éclatante pureté par la corruption du premier péché et par nos fautes de chaque jour. Et comme nos péchés nous avaient rendus étrangers à Dieu, les anges, ces habitants de la cité de Dieu, nous tenaient pour étrangers à leur société. Mais depuis que nous avons connu notre Roi, les anges nous ont reconnus pour leurs concitoyens. Et parce que le Roi du Ciel a assumé notre chair pétrie de terre, les anges ont cessé de mépriser notre faiblesse du haut de leur sublimité : ils retrouvent la paix avec nous, oublient les griefs de notre ancienne discorde, et honorent désormais comme des compagnons ceux qu’ils méprisaient auparavant comme des êtres faibles et misérables. Voilà pourquoi Lot (cf. Gn 19, 1) et Josué (cf. Jos 5, 14) adoraient les anges sans en être empêchés, alors que Jean, dans son Apocalypse, ayant voulu adorer un ange, en fut empêché par ce dernier, qui lui dit : «Garde-toi de le faire, car je suis serviteur au même titre que toi et tes frères.» (Ap 22, 9). 

Pourquoi les anges, qui, avant la venue du Rédempteur, se laissent adorer par les hommes sans mot dire, s’y refusent-ils après sa venue? Ne serait-ce pas que voyant élevée au-dessus d’eux notre nature, qu’ils avaient d’abord méprisée, ils redoutent de la voir se prosterner à leurs pieds? Ils n’osent plus mésestimer comme au-dessous d’eux cette faible nature qu’ils révèrent maintenant au-dessus d’eux dans le Roi du Ciel. Et ils acceptent volontiers l’homme pour compagnon, depuis que leur adoration monte vers l’Homme-Dieu. 

Veillons donc, frères très chers, à ne nous souiller d’aucune impureté, nous qui, dans la prescience éternelle, sommes les concitoyens de la cité de Dieu et les égaux de ses anges. Témoignons de notre dignité par toute notre conduite : ne nous laissons aucunement polluer par la luxure, ni charger la conscience de la moindre pensée honteuse, ni mordre en notre âme par la méchanceté, ni ronger par la rouille de l’envie, ni enfler par l’orgueil, ni déchirer par l’attrait des séductions terrestres, ni enflammer par la colère; car les hommes ont été appelés dieux (cf. Ps 82, 6). 

O homme, défends donc en toi l’honneur de Dieu contre les vices, puisque c’est pour toi que Dieu s’est fait homme, lui qui vit et règne dans les siècles des siècles. Amen.