Dieu, mot ignoré ?

Communiquer la foi dans notre société actuelle est un défi pour les chrétiens en cette année de la Foi. Voici la conférence « Partager l’identité chrétienne aujourd’hui » du professeur Jutta Burggraf. « Parlons donc de la transmission de la foi avec nos enfants, les autres membres de notre famille, les amis, les voisins, les collègues. Nous tenons à dialoguer avec tous ».

Jutta Burggraf en 2010.

Conférence de la théologienne Jutta Burggraf prononcée le 27 avril 2010 à l'Université Pontificale de la Sainte Croix à Rome.

LA TRANSMISSION DE LA FOI DANS LA POSTMODERNITE, DANS LA FAMILLE ET A TRAVERS LA FAMILLE

Pour parler de la transmission de la foi, je me plonge tout de suite dans un foyer ouvert et joyeux, avec parents, enfants, amis, voisins, collègues qui vont et viennent : un foyer ouvert à des personnes de tout type, de toute condition, de toutes les couleurs et de toutes les croyances. Nous tenons à dialoguer avec tous, comme nous a appris à le faire saint Josémaria, le fondateur de l’Opus Dei à qui nous devons tant.

Commençons à réfléchir en évoquant la scène dont nous a parlé Nietzsche il y a plus de cent ans. Dans son livre « Le gai savoir », le philosophe donne la parole à un fou qui s’écrie : « Je cherche Dieu ! Je cherche Dieu !... Où est-il donc parti ? » Je vais vous en informer : Dieu est mort ! C’est nous qui l’avons tué ! Ce que le monde avait de plus sacré et de plus puissant, nos couteaux l’ont déchiqueté »…et le fou s’est tu. Il s’est tourné vers son auditoire, tous s’étaient tus aussi et le regardaient, perplexes. Pour finir, il a jeté son lampion par terre, de sorte qu’il s’est brisé en mille morceaux et s’est éteint. « J’arrive un peu trop tôt, ajouta-t-il alors, mon temps n’est pas encore arrivé. Cet énorme événement est encore en chemin, il n’a pas encore atteint les oreilles des hommes » .

Cent ans après, nous pouvons aujourd’hui constater que « cet énorme événement » a atteint les oreilles de nombre de nos contemporains pour lesquels « Dieu » n’est plus qu’un mot creux. On parle de l’actualité d’un « analphabétisme religieux », d’une ignorance des concepts les plus basiques de la foi .

D’aucuns se sont demandé si un enfant qui ignore le mot « merci » peut arriver à être un enfant reconnaissant. En effet, le langage n’exprime pas seulement ce que l’on pense, mais arrête la pensée, ou, en tous cas, la détermine très profondément. On peut le constater dans toutes les langues. Parler le chinois ou le français, ne veut pas seulement dire changer un mot d’une langue à l’autre, mais avoir d’autres schémas mentaux, percevoir le monde selon les circonstances d’autres lieux. Quelques tribus de Sibérie, par exemple, ont des mots différents pour évoquer la « neige » (si elle est blanche ou grise, dure ou molle, nouvelle ou vieille)

Concernant l’aspect religieux, on peut en conclure : si je suis plongé dans un monde sécularisé et que j’ignore le langage de la foi, il m’est humainement impossible d’arriver à être chrétien.

L’ambiance actuelle

Pour parler de la foi, il faut considérer le milieu dans lequel on évolue, connaître le cœur de l’homme d’aujourd’hui, avec ses doutes, ses perplexités, c’est-à-dire notre propre cœur avec ses doutes et ses perplexités.

L’époque de la postmodernité

Nous avons tous normalement de nombreuses idoles : la santé, le « culte du corps », la beauté, la réussite, l’argent, le sport. Elles ont toutes pris, selon les circonstances, les traits d’une nouvelle religion. Chesterton en parlait : « Lorsqu’on a cessé de croire en Dieu, on ne peut plus croire à rien et ce qui est le plus grave alors, c’est qu’on arrive à croire en n’importe quoi ».

En effet, on a l’impression que n’importe quoi est plus crédible qu’une vérité chrétienne. Mes étudiants, en droit, en chimie, par exemple, parlent, en toute bonne foi, de la « réincarnation » du Christ qui a eu lieu il y a 2OOO ans. Il leur semble que le mot « réincarnation » leur est plus proche que le mot « incarnation ». On note au passage l’influence du bouddhisme et de l’hindouisme en Occident. Pourquoi ont-ils une influence si forte ? Sans doute parce qu’on est avide de ce qui est exotique, « libéral », d’une « religion à la carte ». On ne cherche pas le vrai mais l’attrayant, ce qui nous plaît et nous convient : un brin de Bouddha, un peu de Shiva, un peu de Jésus de Nazareth.

Jadis, la vie était considérée en progrès. Aujourd’hui, la vie est un tourisme : il n’y a plus de continuité mais de discontinuité. Nous avançons sans aucun but précis. La devise d’un motard exprime cela très correctement : « Je ne sais pas où je vais, mais je veux y arriver le plus vite « possible ». En littérature, l’on parle de « l’obscurité moderne », du « chaos actuel ».

« L’homme moderne est un gitan » a-t-on dit non sans raison. Il a sans doute un toit pour son corps mais il n’a pas de foyer pour son âme. Il n’a pas de points de repère, il est dans l’insécurité, dans une grande solitude. Aussi, ne faut-il pas s’étonner que l’on s’attache à chercher le bonheur dans les plaisirs immédiats, dans la réussite reconnue de tous. Si on n’arrive pas à se faire aimer, du moins tient-on à être reconnu, applaudi.

Il se pourrait que nous nous soyons déjà habitués à ne pas penser, au moins à ne pas réfléchir jusqu’au bout. Nous sommes dans ce qu’il faut appeler « la pensée faible ». Notre époque nous procure des moyens de plus en plus performants, mais nos objectifs sont très flous.

En même temps, nous détectons une vraie « soif d’intériorité », aussi bien dans la littérature que dans l’art, dans la musique, dans le cinéma. De plus en plus de gens cherchent l’expérience du silence et de la contemplation tout en étant très déçues du christianisme qui a la renommée fréquente de n’être qu’une rigide « institution bureaucratique », dont émanent préceptes et interdits.

Il y en a aussi qui rejettent l’Eglise pour des raisons diverses et souvent opposées : la prédication chrétienne leur semble trop « superficielle », trop « light », sans fondements solides et sans exigences rigoureuses. Ils ne cherchent pas ce qui est « libéral », mais au contraire, ils veulent ce qui est sûr, que quelqu’un leur dise avec une assurance absolue, quel est le chemin du salut, que quelqu’un d’autre pense à leur place : nous sommes en plein dans le marché des sectes .

De plus en plus de gens cherchent l’expérience du silence et de la contemplation

Nos sociétés sont multiculturelles et on peut y observer les phénomènes les plus contradictoires. D’aucuns s’acharnent à résumer tout ce qui nous arrive en un seul mot : postmodernité. Ce terme montre qu’il s’agit d’une période de changements, une époque qui vient « après » la modernité et « avant » une nouvelle phase que nous ne connaissons pas encore. (Les adeptes du New Age se sont appropriés du terme et, d’après eux, nous aurions déjà atteint cette phase-là. Or, à mon avis, il s’agit d’une méprise : ils sont tout simplement « postmodernes ».

La postmodernité est une période limitée dans le temps qui signale l’échec de la modernité. Elle peut être comparée à « l’après-guerre », ce temps pénible qui suit la guerre, un temps de préparation à quelque chose de nouveau. On peut aussi le comparer à la période « postopératoire », que la personne qui a subi une intervention chirurgicale connaît avant son rétablissement et la reprise de ses activités normales.

En effet, on est vraiment dans une époque de transition : nous entrons dans une nouvelle étape de l’humanité. Or toute nouveauté demande un nouveau langage, une nouvelle façon de procéder.

Attitude vis-à-vis de changements culturels

Comment parler de la foi en cette situation déconcertante ? Nous allons nous servir, tout de suite, de quelques pensées de Romano Guardini qui n’ont rien perdu de leur actualité. Dans ses « Lettres du Lac de Come », ce grand écrivain chrétien évoque son inquiétude par rapport au monde moderne. Il parle, par exemple, de notre vie artificielle, de la manipulation que nous subissons à longueur de journée, de la perte des valeurs traditionnelles et de la lumière aveuglante de la psychanalyse. Après avoir montré, dans huit longues lettres, que le panorama est réellement désespérant, il change soudain d’attitude à la fin de son ouvrage. Dans sa neuvième lettre, sa dernière, il accorde son ferme assentiment à ce monde où il lui est dévolu de vivre. Il explique au lecteur étonné que c’est bien ce que Dieu nous demande de faire à chacun de nous. Le changement culturel auquel nous assistons ne peut pas plonger le chrétien dans une perplexité généralisée . On ne doit pas accepter que partout, dans tous les sens, il y ait des gens soucieux et stressés dans la nostalgie des temps passés car c’est Dieu lui-même qui agit dans ces bouleversements. Nous devons être en mesure de l’écouter et nous laisser former par Lui .

Si l’on veut avoir une prise sur le temps présent, il faut que l’on aime le monde dans lequel on vit. On ne doit pas se tourner vers le passé, avec nostalgie et résignation, mais on doit adopter une attitude positive vis-à-vis de ce moment historique concret. Il nous faudrait être à la hauteur des nouveaux événements avec leur lot de joies et de soucis et de tout style de vie et de comportements. « Dans toute l’histoire du monde, il n’y a qu’une heure importante : l’heure présente », dit Bonhoeffer. « Celui qui fuit l’instant présent, fuit l’heure de Dieu » .

Aujourd’hui on perçoit les événements du monde autrement que les générations antérieures et on réagit affectivement autrement aussi. C’est pourquoi il nous faut savoir être à l’écoute . Un bon théologien soit aussi bien se plonger dans les Ecritures, que dans son journal, dans internet, dans une revue. Il est proche du monde environnant qui lui est sympathique . Il sait bien que c’est dans les esprits et les cœurs des hommes et des femmes qui l’entourent qu’il peut trouver Dieu, beaucoup plus vivant que dans ses théories ou ses réflexions.

Les changements de mentalité nous invitent à exposer nos croyances de façon différente . C’est à ce propos que Martin Descalzo se dit : « Je ne suis pas disposé à changer mes idées de base au gré des changements des temps. Cependant, je suis prêt à placer mes formules extérieures au niveau de mon temps, parce que j’aime mes idées, mes frères. En effet, si je parlais une langue morte ou si j’adoptais une façon de voir dépassée, je finirais par enterrer mes idées pour ne plus communiquer avec personne » .

La personnalité de celui qui transmet

Pour parler de Dieu il ne suffit pas de considérer le milieu environnant. Il faut s’attacher à la personnalité de celui qui parle : en effet, en parlant non seulement on communique quelque chose, mais on se communique soi-même, tout d’abord. Le langage est un « miroir de notre esprit » .

Il y a aussi un langage non verbal qui remplace les mots, qui les accompagne. Il s’agit du climat que nous créons autour de nous, normalement à travers de toutes petites choses, le sourire, un regard gentil. Si les oligoéléments venaient à manquer dans le corps, on tomberait malade, on en mourrait. Pareillement, nous pouvons parler « des oligoéléments » d’un milieu précis : ce sont les détails qu’on détecte à peine, que l’on ne saurait exiger, qui font que l’autre soit toujours à l’aise, qu’il se sente aimé et apprécié de nous.

Etre et paraître

Nous avons tout intérêt à prendre au sérieux certains postulats de la communication qui, d’ailleurs, sont souvent des lapalissades. Ces théories rappellent que quelqu’un transmet davantage et mieux parce qu’il est que par ce qu’il dit. D’aucuns vont jusqu’à assurer que le 8O%, voire le 9O% de notre communication n’est pas verbal.

La foi crée un climat où tous se sentent à l’aise, appelés à donner le meilleur d’eux-mêmes.

De même, nous ne transmettons qu’une petite partie de l’information de façon consciente et le reste à notre insu : à travers notre regard, l’expression de notre visage, nos mains, nos gestes, notre voix, tout notre langage corporel. Le corps fait connaître notre monde intérieur, « traduit » nos émotions, nos aspirations, notre joie ou notre déception, la générosité, l’angoisse, la haine, le désespoir, l’amour, la supplication, la résignation et la réussite. Il est difficilement trompeur. Saint Augustin parle d’un « langage naturel commun à tous les peuples » .

De même, les autres ne perçoivent consciemment seulement qu’une partie du message et ils ne perçoivent le reste qu’à leur insu. J’ai en tête une situation qui m’a fait comprendre la vérité de tout cela. Je travaillais dans une institution auprès de malades et de personnes seules et isolées. Un jour, un cadre de l’établissement est arrivé dans la chambre d’un malade et s’est très gentiment adressé à lui, l’a caressé. Or, dès qu’il est parti, le malade m’a avoué qu’il le repoussait. Comment cela se faisait-il ? J’ai appris par ailleurs que ce cadre méprisait réellement ce malade. Il tâchait de le dissimuler, mais il l’a inconsciemment montré et le malade l’a parfaitement détecté, comme on pouvait s’y attendre.

En effet, il ne s’agit pas de sourire et de se présenter correctement. Si l’on veut toucher le cœur de l’autre, il faut changer d’abord le sien. L’enseignement le plus important passe par la présence immédiate d’une personne mature et aimante. Dans la Chine Antique et en Inde, l’homme le plus apprécié était celui qui avait des qualités spirituelles remarquables. Non seulement il transmettait des connaissances, mais de profondes attitudes humaines. Ceux qui étaient en rapport avec lui, voulaient changer, grandir et perdaient la peur d’être différents des autres.

Or, de nos jours, il est justement très important de faire l’expérience d’une foi très humaine et humanisante. La foi crée un climat où tous se sentent à l’aise, appelés à donner le meilleur d’eux-mêmes. Ceci se réalise chez de grandes personnalités, de l’Apôtre saint Jean à la Mère Teresa de Calcutta, en passant par saint Josémaria.

Identité chrétienne et authenticité

Un chrétien n’a pas à être parfait, mais bel et bien authentique. Les autres s’aperçoivent que quelqu’un est convaincu du contenu de son discours.

Pour parler efficacement de Dieu, il faut avoir une identité chrétienne solide. Il se pourrait que notre langage soit très délavé parce que nous ne sommes pas encore entièrement persuadés de la beauté de la foi, du grand trésor que nus possédons et que nous nous laissons facilement écraser par l’ambiance.

Or la lumière précède les ténèbres et notre Dieu est éternellement nouveau. Ce n’est pas la « vétusté » du christianisme originel qui pèse mais le soi-disant christianisme bourgeois. « Or, ce christianisme n’est pas le christianisme, dit Congar. Il n’est que l’incarnation du christianisme dans la civilisation bourgeoise » . Ceci nous permet d’avoir une certaine dose d’optimisme et d’espérance à l’heure de parler de Dieu.

Un chrétien n’a pas à être parfait, mais bel et bien authentique. Les autres s’aperçoivent que quelqu’un est convaincu du contenu de son discours ou qu’il n’en est rien. « Dieu est Amour » est une expression qui peut être fougueuse ou banale, selon sa formulation. « Cette formulation dépend de la profondeur de l’être humain qui l’exprime, sans que la volonté n’y soit pour rien. Et, dans une merveille syntonie, elles atteignent la profondeur de l’être de celui qui les entend ». Lorsque que quelqu’un parle du fond de la joie d’avoir trouvé Dieu dans son cœur, il émeut les autres avec la force de ses paroles. Il n’est pas nécessairement un bon orateur. Il parle tout simplement avec l’autorité de celui qui vit, ou essaye de vivre, ce qu’il dit. Il communique quelque chose venant du centre de son existence, sans besoin de phrases toutes faites ou de recettes ennuyeuses.

Celui qui n’a jamais été broyé par la tristesse, comment pourrait-il comprendre et consoler les autres ?

La personne assimile, comme par osmose, les attitudes et les comportements de ceux qui l’entourent. Aussi, toute l’activité du chrétien est en mesure d’inviter à l’ouverture à Dieu qu’elle ait un rapport direct avec la foi ou non. Cependant, elle peut aussi scandaliser les autres et faire ainsi que les paroles perdent de leur poids. Edith Stein dit avoir perdu la foi juive lorsque, dans son jeune âge, elle s’aperçut qu’aux cérémonies pascales, ses grands frères faisaient « du cinéma » et ne croyaient pas à ce qu’ils disaient.

Sérénité

Le chrétien n’est pas en premier quelqu’un de pieux, mais quelqu’un d’heureux qui a trouvé le sens de son existence. C’est pour cela qu’il est en mesure de transmettre aux autres cet amour de la vie qui est aussi contagieux que l’angoisse de vivre.

Il ne s’agit normalement pas d’un bonheur criant, mais d’une tranquille sérénité, du fruit de l’assimilation de la souffrance et des soi-disant « coups du destin ». Il faut convaincre les autres, sans occulter nos propres difficultés, qu’aucune expérience de la vie n’est là pour rien. Nous pouvons toujours apprendre et mûrir, même lorsque nous nous sommes déviés, perdus dans le désert ou quand nous sommes surpris par une tempête. Gertrud von Le Fort assure qu’aussi bien le jour ensoleillé que la nuit obscure sont l’objet de miracles. « Il y a certaines fleurs qui ne fleurissent qu’au désert, des étoiles que l’on ne peut percevoir qu’à la campagne. Il y a certaines expériences de l’amour de Dieu que l’on ne vit que lorsque l’on est dans l’abandon le plus total, presque au bord du désespoir ».

Celui qui n’a jamais été broyé par la tristesse, comment pourrait-il comprendre et consoler les autres ? Certaines personnes, après avoir beaucoup souffert, sont devenues compréhensives, cordiales, avenantes et sensibles à la douleur des autres. Autrement dit : elles ont appris à aimer.

Amour et confiance

L’amour stimule ce qu’il y a de meilleur chez l’homme. Dans un climat d’acceptation et d’amour, les grands idéaux s’éveillent. Pour un enfant, par exemple, il est plus important de pousser dans une ambiance d’amour authentique, sans aucune référence explicite à la religion, que dans un « climat » de piété purement formelle, sans affection. S’il n’y a pas l’amour, il n’y a pas la base pour un développement correct. On ne saurait battre le fer à froid, mais lorsqu’il est à chaud, on peut délicatement lui donner une forme.

C’est à travers leurs parents que l’enfant doit découvrir l’amour de Dieu . Il faut le « langage des œuvres », il faut vivre du contenu de son message. Ce ne sont pas les leçons qui manquent ni les cours de catéchisme, elles ont leur place ailleurs. Avant, bien avant, il faut préparer le terrain pour qu’il accueille la semence.

Dans ses premières années de vie, tout enfant fait une découverte basique qui aura une incidence vitale dans son caractère : soit « je suis important, on me comprend, on m’aime » soit « je ne fais que déranger ». Or nous devons tous faire, d’une façon ou d’une autre, cette expérience d’amour dont parle Isaïe : « tu comptes beaucoup à mes yeux, tu as du prix et je t'aime. Vois, je t'ai gravée sur les paumes de mes mains, tes remparts sont devant moi sans cesse ».

À défaut de cette expérience, il peut se faire que quelqu’un ne soit jamais en mesure d’établir des relations durables, ni de travailler sérieusement. Et, surtout, il sera pénible pour elle de croire vraiment en l’amour de Dieu : croire que Dieu est un père qui comprend et pardonne, qui est exigent en toute justice, pour le bien de son enfant ». « L’histoire de la déchéance d’un homme ou d’une femme nous parle d’un merveilleux enfant, précieux, singulier et avec beaucoup de qualités, qui a perdu le sentiment de sa propre valeur ». Et cela ne peut plus se rattraper avec des leçons sur l’amour de Dieu. Quelqu’un l’a bien exprimé : « Ce que tu fais es si bruyant, que je n’entends pas ce que tu dis ».

Nombreux sont ceux qui ne sont pas arrivés à restaurer « la confiance originelle ». Et, ne la connaissant pas, ils évoluent dans une ambiance « d’angoisse originelle ». Ils ne veulent rien savoir de Dieu, ils ont peur, voir une peur bleue du christianisme. En effet, pour eux, Dieu n’est rien d’autre qu’un Juge sévère qui châtie, qui condamne, même arbitrairement. Ils n’ont pas découvert que Dieu est Amour, un Amour qui se livre et qui tient plus à notre bonheur que nous n’y tenons nous-mêmes.

Voilà pourquoi, il est si important de croire en quelqu’un, en ses capacités et le lui faire savoir. On est étonné, parfois, de voir combien quelqu’un peut se transformer dès qu’on lui fait confiance. Combien il change si on le traite selon l’idée perfectionnée qu’on a de lui. De nombreuses personnes savent encourager les autres à être meilleurs, à travers une admiration discrète et silencieuse. Ils leur communiquent l’assurance qu’en eux il y a beaucoup de bonnes et belles choses et ils les encouragent, les aident à les développer avec patience et constance.

La transmission de la foi commence, à tous niveaux, par un langage non verbal. C’est le langage de l’affection.

Dès que quelqu’un se sent aimé, il a une joyeuse confiance en l’autre : il commence à ouvrir son intimité. La transmission de la foi commence, à tous niveaux, par un langage non verbal. C’est le langage de l’affection, de la compréhension et de l’amitié authentique.

Parler à propos de la foi

Dès que l’on connaît bien l’autre, on connaît aussi ses expériences, ses blessures et ses espoirs. Et si cette connaissance est réciproque, l’autre sait ce que nous avons vécu, ce qui nous fait souffrir et nos espoirs. L’amitié n’est jamais une voie unilatérale. C’est dans un climat de confiance mutuelle qu’il est plus facile de parler de tout, y compris de la foi.

Une recherche commune

Certains ont une forte identité chrétienne et malgré tout n’arrivent pas à convaincre les autres. En effet, à se montrer trop sûr de soi, on n’est pas bien accepté, en principe. Il y a aujourd’hui un refus des « grandes gestes » et des « porteurs de la souveraine vérité » parce qu’il est plus clair que jamais personne ne peut tout savoir. On parle d’une pastorale à partir « d’en bas » et non pas « d’en haut », non pas ex-cathedra, pour instruire de « pauvres ignorants ». Cette façon d’agir n’est plus efficace maintenant, et sans doute, elle ne l’a jamais été.

J’ai à l’esprit ce que l’on dit de Jean-Paul II. Cela s’est passé durant le concile Vatican II. Lors d’une des séances plénières du concile, ce jeune évêque Wojtyla demanda inopinément la parole et fit la critique du projet de l’un des documents les plus importants qui venait d’être proposé. Il fit comprendre que le projet ne servait qu’à être mis à la corbeille. Il en donna les raisons : « Dans le texte présenté, l’Église enseigne au monde. Elle se place, pour ainsi dire, au dessus du monde, convaincue qu’elle est de posséder la vérité et elle demande au monde de lui obéir ».Or cette attitude est d’une arrogance sublime. « L’Église n’a jamais à instruire le monde du haut de son autorité, mais elle doit chercher la vérité et les solutions authentiques aux problèmes difficiles de la vie humaine tout près du monde ». En effet, la façon d’exposer la foi ne doit jamais devenir un obstacle pour les autres.

Si nous arrivons à exposer le mystère divin à partir de la clé de l’amour, il sera plus facile d’éveiller les intérêts de l’homme moderne.

Apprendre de tous

Ce qui attire le plus aujourd’hui ce n’est pas l’assurance, mais la sincérité : il est bon de donner aux autres les raisons personnelles qui m’encouragent à croire, parler aussi de mes doutes et de mes interrogations . De ce fait, nous devons non seulement transmettre la vérité qu’avec la grâce divine nous avons atteinte mais nous sommes aussi appelés à l’approfondir continuellement et à la chercher là où elle peut être trouvée. Il est fort enrichissant, par exemple, de parler avec des Juifs et avec des Musulmans, nos horizons en sont élargis. Et, au bout du compte, la vérité ne saurait venir que de Dieu.

Étant donné que les chrétiens nous n’avons pas une totale perception des richesses de notre propre foi, nous pouvons et nous devons avancer avec l’aide des autres. La vérité n’est jamais possédée en plénitude. En dernière analyse, elle n’est pas quelque chose, mais quelqu’un, c’est le Christ. Elle n’est pas une doctrine possédée, mais une Personne par laquelle nous nous laissons prendre. Elle est un processus sans fin, une « conquête » successive.

Prendre au sérieux les besoins et les désirs humains

Nous pouvons nous demander : comment se fait-il que telle ou telle idéologie soit si alléchante pour tant de gens ? Normalement elles montrent quels sont les désirs et les besoins les plus profonds de nos contemporains qui ne sont que nos désirs et nos besoins à nous aussi. La théorie de la réincarnation, par exemple, fait appel à l’espérance en une autre vie ; la méditation transcendantale apprend à s’écarter du bruit extérieur et intérieur et les groupes skinhead, ou têtes rasées, tout comme les punk des années 80 ( et 90), les gothiques des 90 et 2000, les rappeurs d’aujourd’hui, sont ouverts à une solidarité que beaucoup de jeunes ne trouvent plus dans leur famille.

Cependant, la foi offre des réponses beaucoup plus profondes et encourageantes. Elle nous dit que tous les hommes, et les chrétiens en particulier, sont frères, appelés à avancer ensemble sur la voie de la vie. Nous ne sommes jamais seuls. Quand nous parlons avec Dieu dans cette prière que nous pouvons faire à tout moment de la journée, nous ne nous distançons pas des autres, mais nous nous unissons à celui qui nous aime le plus au monde, et qui a préparé pour tous une vie éternelle de bonheur.

Si nous arrivons à exposer le mystère divin à partir de la clé de l’amour, il sera plus facile d’éveiller les intérêts de l’homme moderne. On a fait des démarches considérables dans ce sens. Le Dieu des chrétiens est le Dieu de l’Amour parce qu’il n’est pas Un seulement, il est Trine à la fois. Étant donné qu’aimer consiste à être en relation avec un toi, à donner et à recevoir, un Dieu « seul » (une unique personne) ne peut pas être Amour. Qui pourrait-il aimer depuis toute éternité ? Un Dieu solitaire qui se connaît et qui s’aime lui-même, peut être considéré, somme toute, comme un être fort inquiétant.

Le Dieu Trine est réellement le Dieu de l’Amour. C’est dans son intimité intérieure que nous découvrons une vie de donation de don de soi mutuel. Le Père donne tout son amour au Fils. Il a été appelé le « grand amant ». Le Fils reçoit cet amour-là et le rend au Père. C’est lui qui ne dit jamais « non » à l’amour. L’Esprit est ce même Amour entre eux, il est le cum-dilecto (aimé avec) d’après Hugo de Saint Victor. Ceci nous montre qu’il s’agit d’un amour ouvert où il y a une place pour l’autre, où nous avons tous une place.

« Être dans le monde veut dire être aimé de Dieu », dit Gabriel Marcel. De ce fait, un croyant peut se sentir sûr et protégé. Il peut faire l’expérience de ses désirs les plus profonds comblés.

Aller à l’essentiel

Pour parler de la foi, il est important d’aller à l’essentiel : le grand Amour de Dieu pour nous, la vie passionnante du Christ, l’agir mystérieux de l’Esprit Saint dans notre esprit et dans notre cœur. Nous devons rejeter tout qui enlève de la force au christianisme : réduire la foi à la morale, et la morale au sixième commandement. En tous cas, il doit être clair que l’Église dit « oui » à l’amour. Et pour sauvegarder l’amour, elle dit « non » aux déformations de la sexualité.

Benoît XVI a opté pour cette façon d’agir. Après « La rencontre mondiale des familles » à Valencia, il accorda une entrevue à Radio Vatican, et on lui demanda : « Saint Père, à Valencia, vous n’avez parlé ni de l’avortement, ni de l’euthanasie, ni du mariage gay. Était-ce voulu ? » Et le pape répondit : « Bien entendu. Lorsqu’on a si peu de temps, on ne peut pas de but en blanc aborder ce qui est négatif. Il faut tout d’abord savoir ce que nous avons à faire, n’est-ce pas ? Et le christianisme n’est pas un cumul d’interdits, mais une option positive. Il est très important que cela soit compris à nouveau parce qu’aujourd’hui cette conscience à presque totalement disparu. On a beaucoup parlé de ce qui n’est pas permis et il est temps de dire maintenant : nous avons une idée positive à vous proposer. Il est surtout important de souligner ce à quoi nous tenons ».

Un langage clair et simple

Lorsque j’étais étudiante à Cologne, j’ai eu à préparer un long travail difficile pour un séminaire de l’Université. Avant de le remettre à mon professeur, je l’ai montré à un camarade plus âgé que moi qui l’a lu avec beaucoup d’intérêt et qui m’a donné le conseil amical que je n’oublierai jamais : « C’est bon. Mais si tu veux avoir une bonne note, tu dois dire la même chose mais de façon beaucoup plus compliquée ».

Nous sommes ainsi faits. Nous prenons souvent ce qui est compliqué pour de l’intelligent et nous oublions que Dieu, la Vérité Suprême, est, en même temps, la simplicité suprême. Le langage de la foi parle simplement des réalités ineffables. « J'aime mieux dire cinq paroles avec mon intelligence, pour instruire aussi les autres, que dix mille en langue.» dit saint Paul .

Nous voulons encourager les autres à se laisser séduire et conquérir par la figure lumineuse du Christ.

On peut se servir d’images pour rapprocher de notre intelligence le mystère trinitaire. (C’est dans la simplicité des images que nous trouvons plus de vérité que dans les grands concepts). La plus courante est celle du soleil, de sa lumière et de sa chaleur ou bien celle de la source, du fleuve et la mer, très appréciée des Pères grecs. Et comme les Pères de l’Église se sont exprimés souvent par des images, leur théologie est toujours moderne. On peut aussi se servir d’anecdotes, de citations de la littérature ou de scènes de films. À l’époque de Vatican II, les experts furent invités à s’exprimer dans un langage accessible : « Que soit délaissé tout langage exsangue et aride, toute dissection chargée d’affirmations conceptualistes, au profit d’un langage plus vivant et concret, à l’instar de la Bible et des Pères anciens. Que l’on se débarrasse de la surcharge des discussions secondaires et des « questions » purement curieuses. Adresser à quelqu’un un discours abscons, difficilement intelligible a quelque chose d’outrageant et d’irrespectueux, aussi bien pour la vérité que pour la personne qui est en droit de comprendre ».

Celui qui ne comprend pas ce que quelqu’un d’autre dit, ne peut pas exprimer ses doutes, ne peut pas faire une rechercher personnelle. Il dépend de l’autre et peut facilement être manipulé par lui.

Un langage existentiel

De même, l’autre est en droit de connaître toute la vérité. Si nous refoulons une partie de la foi, nous créons un climat de confusion et nous n’aidons pas vraiment l’autre. Daniélou le dit clairement : « La condition essentielle d’un dialogue sincère avec un non chrétien est de lui dire : je suis tenu de te dire qu’un jour tu vas te trouver nez-à-nez avec la Trinité ».

Il est donc nécessaire d’expliquer aux autres notre foi personnelle aussi clairement et intégralement que possible. Ce faisant nous gagnons à être sincères en toute relation humaine : nous tenons à faire connaître notre propre identité qui dans notre cas est l’identité chrétienne. L’autre veut savoir qui je suis. Si nous ne parlons pas soigneusement de tous les aspects de notre foi, les autres ne pourront jamais nous accepter tels que nous sommes en réalité, et notre relation deviendrait de plus en plus superficielle, très décevante, au point qu’elle finirait par se briser, tôt ou tard.

Or nous ne tenons pas seulement à faire connaître notre projet vital personnel. Nous voulons encourager les autres à se laisser séduire et conquérir par la figure lumineuse du Christ.

C’est ici que se manifeste le caractère existentiel et dynamique du langage sur la foi, qui invite les autres à rentrer petit à petit dans la vie chrétienne qui est un dialogue et une intimité, une réponse à l’amour et, en même temps, une grande aventure : « l’aventure de la foi »

Note finale

Croire en Dieu veut dire avancer avec le Christ au milieu de tous les combats à livrer pour arriver à la maison du Père. Or, pour y arriver, les efforts ne servent pas à grand-chose et encore moins les sermons. Notre langage est fort limité. La foi est un don de Dieu ainsi que son développement. Nous pouvons inviter les autres à la demander, là-haut, avec nous, humblement. Le but de notre parler de Dieu consiste à les conduire tous à parler avec Dieu. Nietzsche, lui-même, qui passa des décennies de sa vie à combattre le christianisme, écrivit ce poème, à la fin de sa vie : « Au Dieu inconnu »

« Reviens à moi, avec tous tes martyrs !

Reviens à moi, ce dernier solitaire !

Mes larmes, à torrents,

Sont un flot vers Toi,

Et allument chez moi le feu

De mon cœur pour Toi.

Reviens, ô, mon Dieu inconnu !

Ma souffrance, mon ultime sort, mon bonheur ! »