Aimer le monde passionnément

Dans cette homélie, le saint fondateur résume l'esprit qu'il diffuse depuis 1928.

Bibliographie et essais

Vous venez d’entendre la lecture solennelle des deux textes de la Sainte Écriture, repris dans la messe du vingt-et-unième dimanche après la Pentecôte. Cette Parole de Dieu vous situe déjà dans le cadre où vont se déployer les paroles que je vous adresse maintenant : paroles de prêtre, prononcées devant une grande famille d’enfants de Dieu en son Église sainte. Paroles qui, par conséquent, se veulent surnaturelles, messagères de la grandeur de Dieu et de sa miséricorde envers les hommes ; paroles qui vous préparent à l’émouvante Eucharistie que nous célébrons aujourd’hui dans le campus de l’Université de Navarre.

Considérez un instant le fait que je viens de relever. Nous célébrons la Sainte Eucharistie, le sacrifice sacramentel du Corps et du Sang du Seigneur, ce mystère de foi qui renferme en lui‑même tous les mystères du christianisme. Nous célébrons donc l’acte le plus sacré et le plus transcendant que nous, les hommes, puissions par l’effet de la grâce de Dieu accomplir dans cette vie : communier au Corps et au Sang du Seigneur équivaut, d’une certaine manière, à nous délier de nos attaches avec la terre et avec le temps pour nous trouver déjà en présence de Dieu dans le Ciel, où le Christ lui‑même sèchera les larmes de nos yeux et où il n’y aura plus ni mort ni sanglots, ni gémissements de fatigue, parce que le vieux monde aura pris fin [Cf. Ap 21, 4].

Toutefois cette vérité si réconfortante et si profonde, cette signification eschatologique de l’Eucharistie, comme l’appellent d’ordinaire les théologiens, pourrait être mal comprise : elle l’a été chaque fois que l’on a voulu présenter l’existence chrétienne comme une réalité uniquement spirituelle — ou plus exactement, spiritualiste —, réservée aux personnes pures, extraordinaires, qui ne se mêlent pas aux choses méprisables de ce monde ou qui, tout au plus, les tolèrent comme quelque chose de juxtaposé par nécessité à l’esprit, aussi longtemps que nous vivons ici‑bas.

Lorsque l’on voit les choses de cette façon, le temple devient par excellence le centre de la vie chrétienne ; et, dès lors, être chrétien consiste à fréquenter l’église, à participer aux cérémonies sacrées, à s’incruster dans une sociologie ecclésiastique, dans une espèce de monde à part qui se présente lui‑même comme l’antichambre du Ciel, cependant que le commun des mortels suit son propre chemin. La doctrine du christianisme, la vie de la grâce, ne ferait de la sorte que frôler le cours mouvementé de l’histoire humaine sans jamais le rencontrer.

En cette matinée d’octobre, tandis que nous nous disposons à revivre la Pâque du Seigneur, nous répondons simplement non à cette vision déformée du christianisme. Réfléchissez un instant sur ce cadre qui entoure notre Eucharistie, notre action de grâces : nous voici dans un temple singulier ; il a pour nef, pourrait‑on dire, le campus universitaire ; pour retable, la bibliothèque de l’université ; là‑bas, des machines élèvent de nouveaux édifices, et là‑haut, le ciel de Navarre…

Cette énumération ne vous confirme‑t‑elle pas, d’une manière tangible et inoubliable, que le véritable champ de notre existence chrétienne, est la vie ordinaire ? Là où sont vos frères les hommes, mes enfants, là où sont vos aspirations, votre travail, vos amours, là se trouve le lieu de votre rencontre quotidienne avec le Christ. C’est au milieu des choses les plus matérielles de la terre que nous devons nous sanctifier, en servant Dieu et tous les hommes.

Je n’ai cessé de l’enseigner en utilisant des paroles de la Sainte Écriture : le monde n’est pas mauvais, puisqu’il est sorti des mains de Dieu, puisqu’il est sa création, puisque Yahvé l’a contemplé et a vu qu’il était bon [Cf. Gn, 1, 7 et ss]. C’est nous, les hommes, qui le rendons laid et mauvais, par nos péchés et nos infidélités. N’en doutez pas, mes enfants : toute forme d’évasion hors des honnêtes réalités quotidiennes est pour vous, hommes et femmes de ce monde, à l’opposé de la volonté de Dieu.

Tout au contraire, vous devez maintenant comprendre — avec une clarté nouvelle — que Dieu vous appelle à le servir dans et à partir des tâches civiles, matérielles, séculières de la vie humaine : c’est dans un laboratoire, dans la salle d’opération d’un hôpital, à la caserne, dans une chaire d’université, à l’usine, à l’atelier, aux champs, dans le foyer familial et au sein de l’immense panorama du travail, c’est là que Dieu nous attend chaque jour. Sachez‑le bien : il y a quelque chose de saint, de divin, qui se cache dans les situations les plus ordinaires et c’est à chacun d’entre vous qu’il appartient de le découvrir.

J’avais l’habitude de dire à ces étudiants et à ces ouvriers, qui se joignaient à moi vers les années trente, qu’ils devaient savoir matérialiser la vie spirituelle. Je voulais de la sorte éloigner d’eux la tentation, si fréquente alors comme aujourd’hui, de mener une espèce de double vie : d’un côté la vie intérieure, la vie de relation avec Dieu ; de l’autre, une vie distincte et à part, la vie familiale, professionnelle, sociale, pleine de petites réalités terrestres.

Non, mes enfants ! non, il ne peut y avoir de double vie, nous ne pouvons être pareils aux schizophrènes si nous voulons être chrétiens ; il n’y a qu’une seule vie, faite de chair et d’esprit et c’est cette vie-là qui doit être — corps et âme — sainte et pleine de Dieu : ce Dieu invisible, nous le découvrons dans les choses les plus visibles et les plus matérielles.

Il n’y a pas d’autre chemin, mes enfants : ou nous savons trouver le Seigneur dans notre vie ordinaire, ou nous ne le trouverons jamais. Voilà pourquoi je puis vous dire que notre époque a besoin qu’on restitue, à la matière et aux situations qui semblent les plus banales, leur sens noble et originel, qu’on les mette au service du Royaume de Dieu, qu’on les spiritualise, en en faisant le moyen et l’occasion de notre rencontre continuelle avec Jésus‑Christ.

Le sens authentique du christianisme — qui professe la résurrection de toute chair — s’affronte toujours, comme il est logique, avec la désincarnation, sans crainte d’être taxé de matérialisme. Il est donc permis de parler d’un matérialisme chrétien qui s’oppose audacieusement aux matérialismes fermés à l’esprit. Que sont les sacrements — empreintes de l’Incarnation du Verbe, comme l’affirmaient les anciens — sinon la manifestation la plus claire de ce chemin que Dieu a choisi pour nous sanctifier et nous mener au Ciel ? Ne voyez‑vous pas que chaque sacrement témoigne de l’amour de Dieu, dans toute sa force créatrice et rédemptrice, qui nous est concédé à l’aide de moyens matériels ? Qu’est l’Eucharistie — imminente déjà — sinon le Corps et le Sang adorables de notre Rédempteur, qui nous sont offerts à travers l’humble matière de ce monde — le vin et le pain —, à travers les éléments de la nature, cultivés par l’homme [Cf.Concile Vatican II, constitution pastorale Gaudium et Spes, 38], ainsi qu’a voulu le rappeler le dernier concile œcuménique ?

L’on comprend, mes enfants, que l’Apôtre pouvait écrire : tout est à vous ; mais vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu [1 Co 3, 22‑23]. Il s’agit d’un mouvement ascendant que le Saint‑Esprit, partout présent en nos cœurs, entend provoquer dans le monde : à partir de la terre, jusqu’à la gloire du Seigneur. Et pour qu’il fût clair que même ce qui semble le plus prosaïque était inclus dans ce mouvement, saint Paul écrivait également : soit donc que vous mangiez, soit que vous buviez, et quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu [1 Co 10, 31].

Cette doctrine de la Sainte Écriture qui est, comme vous le savez, au centre même de l’esprit de l’Opus Dei, doit vous mener à réaliser votre travail avec perfection, à aimer Dieu et les hommes en faisant avec amour les petites choses habituelles de la journée, découvrant ainsi ce quelque chose de divin qui se trouve enfermé dans les détails. Comme ils viennent à propos ces vers du poète castillan :

Tout doucement, tournez bien les lettres : Bien faire les choses Est plus important que de les faire [Despacito, y buena letra : / el hacer las cosas bien / importa más que el hacerlas. A. Machado. Poesías completas, CLXI. — Proverbios y cantares, XXIV, Espasa Calpe. Madrid, 1940.)].

Je vous assure, mes enfants, que lorsqu’un chrétien accomplit avec amour les actions quotidiennes les moins transcendantes, ce qu’il fait déborde de transcendance divine. Voilà pourquoi je vous ai dit, répété et ressassé inlassablement, que la vocation chrétienne consiste à convertir en alexandrins la prose de chaque jour. Sur la ligne de l’horizon, mes enfants, le ciel et le terre semblent se rejoindre. Mais non, là où ils s’unissent, en réalité, c’est dans vos cœurs, lorsque vous vivez saintement la vie ordinaire…

Vivre saintement la vie ordinaire, vous disais‑je à l’instant. Et par ces mots, j’entends le programme tout entier de vos préoccupations quotidiennes. Laissez donc les rêves, les faux idéalismes, les fantaisies, en un mot, ce que j’ai coutume d’appeler la mystique du si    — ah ! si je ne m’étais pas marié, ah ! si je n’avais pas cette profession, ah ! si j’avais une meilleure santé, ah ! si j’étais jeune, ah ! si j’étais vieux ! — et, en revanche, tenez‑vous‑en à la réalité la plus matérielle et la plus immédiate, car c’est là que se trouve le Seigneur : Voyez mes mains et mes pieds, dit Jésus ressuscité : C’est bien moi ! Touchez‑moi et rendez‑vous compte qu’un esprit n’a ni chair ni os, comme vous voyez que j’en ai [Lc 24, 39].

Ils sont multiples, les aspects du milieu séculier où vous évoluez, qu’éclairent ces vérités. Pensez, par exemple, à l’ensemble de vos activités en tant que citoyens dans la vie civile. Un homme qui sait que le monde — et non seulement l’église — est son lieu de rencontre avec le Christ, aime ce monde, tâche d’acquérir une bonne préparation intellectuelle et professionnelle, établit en toute liberté ses propres jugements sur les problèmes du milieu où il évolue ; et, par conséquent, il prend ses propres décisions, lesquelles, parce qu’elles sont les décisions d’un chrétien, procèdent en outre d’une réflexion personnelle, qui tente humblement de saisir la volonté de Dieu dans les détails, petits et grands, de la vie.

Toutefois, il n’arrive jamais à ce chrétien de croire ou de dire qu’il descend du temple vers le monde pour y représenter l’Église, ni que les solutions qu’il donne à des problèmes sont les solutions catholiques. Non, mes enfants, cela ne se peut pas ! Ce serait du cléricalisme, du catholicisme officiel, ou comme vous voudrez l’appeler. En tout cas, ce serait faire violence à la nature des choses. Vous devez diffuser partout une véritable mentalité laïque, qui conduit aux trois conclusions suivantes : être suffisamment honnête pour assumer sa responsabilité personnelle ; être suffisamment chrétien pour respecter les frères dans la foi, qui proposent, dans les matières de libre opinion, des solutions différentes de celles que défend chacun d’entre nous ; être suffisamment catholique pour ne pas se servir de notre Mère l’Église en la mêlant à des factions humaines.

Il en ressort clairement que, sur ce terrain, comme sur tous les autres, vous ne pourrez accomplir ce programme qui consiste à vivre saintement la vie ordinaire, si vous ne jouissez pas de toute la liberté que vous confèrent l’Église ainsi que votre dignité d’hommes et de femmes créés à l’image de Dieu. La liberté personnelle est essentielle dans la vie chrétienne, mais n’oubliez pas, mes enfants, que je parle toujours d’une liberté qui assume ses responsabilités.

Prenez donc mes paroles pour ce qu’elles sont : une exhortation à exercer vos droits, tous les jours, et pas seulement dans les situations difficiles ; à vous acquitter noblement de vos obligations de citoyens — dans la vie politique, dans la vie économique, dans la vie universitaire, dans la vie professionnelle — en assumant hardiment toutes les conséquences de vos décisions libres, en endossant vos actes avec l’indépendance personnelle qui est la vôtre. Et cette mentalité laïque de chrétiens vous permettra d’éviter toute intolérance, tout fanatisme, et pour le dire positivement, elle vous permettra de vivre en paix avec tous vos concitoyens et d’encourager la bonne entente entre les différents ordres de la vie sociale.

Je n’ai pas besoin, je le sais, de vous rappeler ce que j’ai répété au cours de tant d’années. Cette doctrine de liberté civile, de coexistence et de compréhension, est une partie essentielle du message répandu par l’Opus Dei. Ai‑je à réaffirmer que les hommes et les femmes qui veulent servir Jésus‑Christ dans l’Œuvre de Dieu sont tout simplement des citoyens comme les autres, qui s’efforcent de vivre leur vocation chrétienne en toute responsabilité et jusque dans ses ultimes conséquences ?

Mes enfants ne se distinguent en rien de leurs concitoyens. En revanche, hormis la foi, ils n’ont rien de commun avec les membres des congrégations religieuses. J’aime les religieux, j’admire et vénère leurs clôtures, leurs apostolats, leur détachement du monde — leur contemptus mundi — qui sont d’autres signes de sainteté dans l’Église. Mais le Seigneur ne m’a pas donné la vocation religieuse et ce serait un désordre de ma part que de la désirer. Nulle autorité terrestre ne pourra m’obliger à me faire religieux, non plus que nulle autorité ne peut me contraindre au mariage. Je suis un prêtre séculier, un prêtre de Jésus‑Christ, qui aime le monde avec passion.

Voici ceux qui ont suivi Jésus‑Christ — avec moi, qui ne suis qu’un pauvre pécheur : un tout petit pourcentage de prêtres qui, avant leur ordination, exerçaient une profession ou un métier laïc ; un grand nombre de prêtres séculiers issus de multiples diocèses répartis dans le monde — qui confirment ainsi leur obéissance envers leurs évêques respectifs ainsi que leur amour et leur efficacité dans le travail diocésain — toujours les bras ouverts en croix, pour accueillir les âmes dans leur cœur, et qui vont, comme moi, par la rue et par le monde qu’ils aiment ; la grande foule enfin, composée d’hommes et de femmes — de diverses nations, de diverses langues, de diverses races — qui vivent de leur travail professionnel ; des gens mariés pour la plupart, mais aussi de nombreux célibataires, qui travaillent avec leurs concitoyens à la tâche sérieuse de rendre la société temporelle plus humaine et plus juste ; qui participent à la noble bataille des activités quotidiennes, en assumant — je le répète — leurs responsabilités personnelles et qui connaissent, dans le coude à coude avec les autres hommes, les succès et les échecs en essayant d’accomplir leur devoir et d’exercer leurs droits sociaux et civiques. Et tout cela avec naturel, comme tout chrétien conscient, sans la mentalité d’hommes à part, fondus dans la masse de leurs collègues, tout en s’efforçant de capter les lueurs divines que réverbèrent les réalités les plus banales. Ces caractéristiques éminemment laïques se retrouvent aussi dans les œuvres que l’Opus Dei crée — en tant qu’institution —car ce ne sont point des œuvres ecclésiastiques. Elles ne jouissent d’aucune représentation officielle de la sainte hiérarchie de l’Église. Ce sont des œuvres de promotion humaine, culturelle et sociale, réalisées par des citoyens qui tentent de les éclairer à la lumière de l’Évangile et de les réchauffer à la chaleur de l’amour du Christ. Un fait vous le précisera : l’Opus Dei n’a, ni n’aura jamais, la mission de diriger des séminaires diocésains où les évêques institués par l’Esprit Saint [Ac 20, 28], préparent leurs futurs prêtres.

En revanche, l’Opus Dei ouvre des centres de formation pour ouvriers et paysans, des centres d’enseignement primaire, secondaire et universitaire, en plus des activités de tout genre qu’il exerce dans le monde entier, car son élan apostolique, écrivais‑je il y a de nombreuses années, est une mer sans rivages.

Mais pourquoi m’étendre sur cette matière, si votre présence ici est plus éloquente qu’un long discours ? Vous, les amis de l’Université de Navarre, faites partie d’un peuple qui se sait engagé dans le progrès de la société à laquelle il appartient. Votre encouragement cordial, vos prières, votre sacrifice et vos apports n’empruntent pas les voies d’un confessionnalisme catholique : en nous assurant de votre coopération, vous êtes le témoignage évident d’une conscience civile droite, soucieuse du bien commun temporel ; vous témoignez qu’une université peut naître des énergies du peuple et être soutenue par le peuple.

Une fois de plus, je désire, en cette occasion, remercier la très noble ville de Pampelune et la grande et forte province de Navarre pour la collaboration qu’elles prêtent à notre université ; de même que les amis venus de toutes les régions d’Espagne et — je le dis avec une émotion particulière — les non‑Espagnols et jusqu’aux non-catholiques et aux non-chrétiens, qui ont compris (et le démontrent par des actes), l’intention et l’esprit qui animent cette entreprise.

Grâce à tous, l’université est devenue un foyer toujours plus ardent de liberté civique, de formation intellectuelle, d’émulation professionnelle, et un stimulant pour l’enseignement universitaire. Votre généreux sacrifice est à la base du travail universel qui poursuit le développement des sciences humaines, la promotion sociale et la pédagogie de la foi.

Ce que je viens d’évoquer a été clairement perçu par le peuple navarrais, qui a su reconnaître également, dans son université, un facteur de promotion économique, et spécialement de promotion sociale pour la région, lequel a permis à tant de ses enfants d’accéder aux professions intellectuelles, ce qui eût été, autrement, difficile, et dans certains cas impossible. Le fait d’avoir compris le rôle que l’université allait jouer dans son destin a sûrement été la cause de l’appui que la Navarre lui a donné dès le début. Cet appui sera sans doute toujours plus grand et plus enthousiaste.

Je nourris l’espoir — parce que cela répond à la justice et à une réalité que connaissent tant de pays — qu’un jour viendra où l’État espagnol contribuera, lui aussi, à réduire les charges d’une tâche qui ne vise à aucun profit privé et qui, au contraire, précisément parce qu’elle se met tout entière au service de la société, tente de collaborer efficacement à la prospérité présente et future de la nation.

Et maintenant, mes fils et mes filles, permettez‑moi d’insister sur un autre aspect, cher entre tous, de la vie ordinaire. Je veux parler de l’amour humain, de l’amour pur entre l’homme et la femme, des fiançailles, du mariage. Je tiens à dire une fois de plus que ce saint amour humain n’est pas simplement une chose permise, tolérée, à côté des véritables activités de l’esprit, comme on pourrait le déduire des faux spiritualismes auxquels je faisais tout à l’heure allusion. Depuis quarante ans, je proclame exactement le contraire, par la parole et par l’écrit, et ceux qui ne le comprenaient pas commencent à le comprendre.

L’amour, qui conduit au mariage et à la famille, peut être également un chemin divin, un chemin de vocation, un chemin merveilleux, une voie qui aboutit à l’engagement total envers notre Dieu. Réalisez les choses avec perfection, je vous l’ai rappelé, apportez de l’amour aux petites activités de la journée, découvrez, j’insiste, ce quelque chose de divin que renferment les détails : cette doctrine trouve une place spéciale dans l’espace vital, qui forme le cadre de l’amour humain.

Vous le savez, professeurs, étudiants et vous tous qui vous consacrez à l’Université de Navarre : j’ai confié vos amours à Sainte Marie, Mère du Bel Amour. Vous avez là‑bas la chapelle que nous avons construite avec dévotion dans le campus universitaire, pour qu’elle y accueille vos prières et l’offrande de cet amour, pur et splendide, qu’elle bénit.

Ne saviez‑vous pas que votre corps est un temple du Saint‑Esprit qui est en vous et que vous tenez de Dieu ? Et que vous ne vous appartenez pas ? [1 Co 6, 19] Que de fois, devant la statue de la Vierge Marie, Mère du Bel Amour, ne répondrez‑vous pas à la question de l’Apôtre par une affirmation joyeuse : oui, nous le savons et nous voulons vivre ainsi, avec ton aide puissante, ô Vierge, Mère de Dieu !

La prière contemplative jaillira de vous, chaque fois que vous méditerez cette réalité surprenante : une chose aussi matérielle que mon corps a été choisie par l’Esprit Saint pour y établir sa demeure…, je ne m’appartiens déjà plus…, mon corps et mon âme — mon être tout entier — sont à Dieu… et cette prière sera riche de résultats pratiques qui dériveront de cette grande conséquence proposée par le même apôtre : glorifiez Dieu dans votre corps [1 Co 6, 20].

D’autre part, vous ne pouvez méconnaître que seuls ceux qui comprennent et mesurent, dans toute leur profondeur, les choses que nous venons de considérer à propos de l’amour humain, peuvent accéder à cette autre compréhension ineffable dont parlera Jésus [Cf. Mt 19, 11], qui est un pur don de Dieu et qui engage à se livrer corps et âme au Seigneur, à lui offrir un cœur sans partage, sans la médiation de l’amour terrestre.

Force m’est d’en terminer, mes enfants. Je vous disais au début que, par ma parole, je voulais vous communiquer un peu de la grandeur et de la miséricorde de Dieu. Et j’espère y être parvenu en vous engageant à vivre saintement votre vie ordinaire ; car une vie sainte menée au milieu des réalités de ce monde — sans bruit, avec simplicité, avec véracité — n’est‑ce pas la manifestation la plus émouvante des magnalia Dei [Si 18, 4], de cette prodigieuse miséricorde que Dieu a toujours témoignée et ne cesse de témoigner pour le salut du monde ?

Maintenant je vous demande, avec le psalmiste, de vous joindre à ma prière et à ma louange : magnificate Dominum mecum, et extollamus nomen eius simul [Ps 33, 4.] ; magnifiez avec moi le Seigneur, exaltons ensemble son nom. Autrement dit, mes enfants, vivons avec foi.

Armons‑nous du bouclier de la foi, du casque du salut et de l’épée de l’esprit, c’est‑à‑dire de la Parole de Dieu. C’est à cela que nous engage l’apôtre saint Paul, dans l’Épître aux Éphésiens [Ep 6, 11 et ss] que la liturgie développait il y a quelques minutes.

Foi, vertu dont nous avons tant besoin, nous, les chrétiens, et plus précisément en cette année de la Foi qu’a promulguée notre Saint-Père très aimé, le pape Paul VI : car, sans la foi, se perd le fondement même de la sanctification de la vie ordinaire.

Foi ardente, en ce moment où nous nous approchons du mysterium fidei [1 Tm 3, 9], de la Sainte Eucharistie ; car nous allons participer à cette Pâque du Seigneur, qui résume et réalise la miséricorde de Dieu envers les hommes.

Foi, mes enfants, afin de proclamer que, dans quelques instants sur cet autel, sera renouvelée l’œuvre de notre Rédemption [Secrète du neuvième dimanche après la Pentecôte]. Foi, pour savourer le Credo et éprouver, au pied de cet autel et dans cette assemblée, la présence du Christ, qui fait de nous cor unum et anima una [Ac 4, 32], un seul cœur et une seule âme ; qui fait de nous une famille, l’Église une, sainte, catholique, apostolique et romaine, ce qui, pour nous, revient à dire universelle. Foi, enfin, filles et fils très chers, pour démontrer au monde qu’il ne s’agit pas ici de cérémonies ni de mots, mais d’une réalité divine, qui donne aux hommes le témoignage d’une vie ordinaire sanctifiée, au nom du Père, du Fils et du Saint‑Esprit, et de Sainte Marie.